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NOUS SOMMES EN 1956 !

 

Les nations sont plus résistantes que les hommes : leur ruine peut être précédée de nombreuses années de langueur puis de paralysie, durant lesquelles le mal qui les ronge reste invisible, masqué par la puissante inertie des structures et des intérêts en place, soulagé mais non traité par la distribution des richesses accumulées au fil du temps.
Voici deux décennies que les Français ont entrepris de se répartir les fruits du travail des générations de l'immédiat après-guerre, hantées par le désastre de 1940, et de vivre sur la rente des réformes réalisées au début de la Ve République. Une crise économique mondiale et un bouleversement géostratégique majeur ont eu raison de l'héritage. La France présente désormais des traits identiques à ceux de l'Angleterre des années 1970, cumulant la perte de son rang international, la déliquescence de son système politique, le déclin économique, la montée d'une violence sociale dont l'explosion de la délinquance n'est qu'une des manifestations.
Et comme pour l'Angleterre des années 1970, chacun des scrutins décisifs se résume dès lors au dilemme suivant : poursuivre sur la lancée, au risque d'un déclassement irrémédiable ou d'une révolution ; engager des réformes radicales pour remettre le pays en phase avec le monde moderne, au risque de tensions majeures.


1. La France de 2002 n'est pas une exception ; elle est une absence. L'Europe et le monde du XXIe siècle ne se construisent pas contre elle, mais en dehors d'elle. Deux visions se partagent aujourd'hui l'avenir de l'Europe : la première, britannique, fondée sur la concurrence et la libéralisation, épouse la dynamique du grand marché et de son élargissement, trouvant de puissants relais en Espagne et en Italie comme dans les nouvelles démocraties acquises à la mondialisation ; la seconde, allemande, repose sur le fédéralisme politique et s'appuie sur la logique d'intégration dont l'euro est porteur, avec un large écho en Europe continentale.
Face à ces constructions rivales mais cohérentes, l'invocation rituelle d'une fédération d'Etats-nations sonne creux. La calamiteuse présidence française de 2000, ponctuée par le traité mort-né de Nice, a montré le ralliement de la France à une approche thatchérienne de l'Europe se limitant à la défense d'un intérêt national, lui-même réduit à un juste retour financier immédiat. Jamais le projet d'une Europe politique n'a été plus indispensable ; jamais la France ne s'est autant mise hors d'état de le porter.
Dans la crise internationale déclenchée par la vague d'attentats du 11 septembre 2001, la France a non seulement été marginalisée sur le plan diplomatique mais ridiculisée sur le plan militaire : des Mirage qui n'ont jamais quitté leur base d'entraînement à un porte-avions appareillant après la fin des opérations, la France a fait la démonstration du caractère obsolète d'un outil militaire qui continue à être fondamentalement organisé en fonction des concepts de la guerre froide - dissuasion nucléaire en tête - et dont les capacités opérationnelles ont été gravement affaiblies par un désinvestissement
systématique. Elie Halévy rappelait à juste titre, face aux totalitarismes, que, « sans la menace de la force armée, la diplomatie n'est que jappements de roquets ». Sur la scène européenne et mondiale, la France de 2002 s'essaie parfois encore à aboyer ; elle serait bien en peine de mordre qui que ce soit.


2. La France est une démocratie, mais elle n'a plus de Constitution ; elle entretient des administrations, mais elle n'a plus d'Etat. Pour la philosophie classique des Lumières, une Constitution supposait un système de séparation des pouvoirs et un Etat de droit. Ces deux éléments fondamentaux du contrat démocratique n'existent plus.
La cohabitation entraîne une confusion de l'exécutif et du législatif tout en segmentant l'exécutif : l'Etat perd toute autorité et toute efficacité, en même temps qu'il n'est plus contrôlé ; il devient ainsi l'otage des corporatismes. Et nul ne sait plus qui préside et qui gouverne.
Dans le même temps, la notion d'ordre public disparaît avec la crise aiguë de la justice qui se décline en volatilité des normes et en dérive d'un pouvoir judiciaire qui s'émancipe de la règle de droit pour en appeler directement à l'opinion. La réintégration de la politique, de la haute administration et des grands dirigeants d'entreprise dans l'Etat de droit est salutaire. Mais les magistrats reproduisent les excès qu'ils dénoncent lorsqu'ils refusent toute forme de responsabilité ou de contre-pouvoir, autre que corporatiste.
L'actuelle guerre des pouvoirs participe de la dissolution de l'Etat et de l'ordre public, au lieu de favoriser leur rétablissement. Elle ne permet pas de lutter efficacement contre la corruption, ainsi que le démontre le recul continu de la France dans la hiérarchie des Etats de droit (23e place sur 79 selon Transparency International, en fin de peloton des pays développés).
Elle alimente en revanche une surenchère et une instabilité des normes qui déstabilisent la vie économique et sociale au lieu de contribuer à les réguler.


3. La France distribue et consomme, mais ne produit plus. Toute statistique est critiquable : il n'est donc pas anormal qu'aient été contestées les récentes données de PIB par habitant, montrant l'appauvrissement d'un pays classé désormais en termes de richesses au 12e rang sur 15 en Europe et au 18e rang au sein de l'OCDE. Mais il reste peu vraisemblable que toutes les mesures se trompent simultanément, surtout lorsqu'elles s'inscrivent dans une durée longue.
Or, tous les éléments convergent aujourd'hui pour témoigner de la gravité du décrochage économique de la France. Au plan macroéconomique, le recul des richesses produites est inévitable dans le pays qui cumule le taux d'emploi le plus faible, une diminution constante des heures travaillées, un sous-investissement chronique, une productivité élevée mais stagnante .
La dégradation de la compétitivité du pays est confirmée par l'évolution du commerce extérieur.
La France se trouve surtout confrontée à un affaiblissement de ses structures productives sans précédent depuis les années 1930. Les créations d'entreprises diminuent de 2 % par an depuis 1990, alors que le nombre des faillites a doublé. Parmi les 100 premiers groupes mondiaux ne figurent que 8 entreprises françaises (contre 22 japonaises et 11 allemandes). Plus préoccupante encore est la désertification du tissu des grosses PMI-PME.
Or, ce phénomène ne peut manquer de s'aggraver puisque la balance des investissements directs a été négative à hauteur de 140 milliards d'euros en 2000 et que la France a reculé au 6e rang mondial pour l'accueil des capitaux en 2001. Le retard
accumulé en matière de nouvelles technologies devient également rédhibitoire : le taux de pénétration des ordinateurs dans la population est limité à 35 % (à égalité avec l'Argentine, contre 65 % aux Etats-Unis et 52 % en Europe), celui d'Internet à 19 % (contre 28 % en Europe et plus de 50 % aux Etats-Unis et au Japon) ; les accès Internet à haut débit sont au nombre de 500.000 pour plus de 6 millions en Europe et 25 aux Etats-Unis.
Et là encore, les capacités de rattrapage sont très limitées, compte tenu de la baisse régulière de l'investissement et de l'effort de recherche : depuis 1995, les dépenses de recherche ont stagné en France (+ 0,6 % contre + 3 % en Europe, + 4 % au Japon et + 5,5 % aux Etats-Unis), avec une évolution parallèle du nombre de chercheurs (+ 0,8 % en France, + 2,9 % en Europe, + 6 % aux Etats-Unis).
En bref, la France est en passe de se spécialiser dans l'exportation des cerveaux et des capitaux productifs d'une part, dans l'importation des retraités et des chômeurs structurels de l'autre.


4. Rongée par la misère sociale et les tensions raciales, la France se dirige vers une guerre civile de moins en moins froide. La nation se dissout dans un individualisme radical, en même temps que l'Etat providence transforme les citoyens en clients. Les trois mamelles de l'Etat providence sont désormais la paupérisation, l'anomie et les conflits raciaux. D'un côté, la France reste le seul des grands pays développés à n'être jamais sorti du chômage de masse provoqué par le premier choc pétrolier (9 % de chômage contre 7 % pour l'ex-RFA, 4,8 % au Royaume-Uni, 5,8 % aux Etats-Unis). De l'autre, les ravages sociaux provoqués par l'éviction de la production et du travail progressent nettement plus vite que les subsides de l'Etat providence. La pauvreté croît et touche 7 % des ménages, soit 4,2 millions de personnes, se concentrant sur les étrangers (25 % des Maghrébins) et les jeunes (20 % des moins de 25 ans). Sans développement durable, il n'est pas d'emploi stable ; et sans emploi stable, il n'est pas d'intégration.
La perte de toute forme de contrôle social sur des pans entiers du territoire et de la population se situe ainsi à la croisée du malthusianisme économique et de la décomposition de l'Etat. L'explosion quantitative et qualitative de la délinquance (+ 7,7 %, et + 9,8 % pour les crimes et délits contre les personnes en 2001) est la contrepartie logique de taux de chômage qui atteignent 80 % dans certains quartiers. La violence de plus en plus extrême des sauvageons est renvoyée en miroir par des
gendarmes factieux qui se trouvent généreusement récompensés pour avoir violé toutes les règles de leur statut : quand les forces dites de l'ordre méprisent impunément les obligations liées à leur uniforme, il est difficile d'attendre des citoyens qu'ils respectent la loi. La misère sociale, le blocage de l'intégration et la déliquescence de l'Etat libèrent ainsi un dangereux espace pour les fanatismes communautaires, avec le risque que les conflits sociaux se dégradent de plus en plus en conflits raciaux. La cristallisation réciproque des tensions et des passions autour de la communauté maghrébine, dont le taux de chômage dépasse 40 % avec pour corollaire une surreprésentation dans la population pénitentiaire (60 % environ), fournit un terreau idéal pour les dérives terroristes, comme le prouve l'implication importante de jeunes Français issus de l'immigration dans les réseaux islamistes, Al-Qaida en tête. Il est plus que temps de mettre un coup d'arrêt à ce processus.

La situation de la France de 2002 apparaît toute entière contenue dans le paradoxe suivant. D'un côté, les Français sont en train de prendre conscience de la profondeur du déclassement et de la balkanisation de leur nation à travers une succession d'événements symboliques tels que l'humiliation militaire et diplomatique subie lors de la crise internationale ouverte par les attaques du 11 septembre, le spectaculaire décrochage en termes de niveau de richesse et de développement, la démission de l'Etat en Corse, les incidents du match France-Algérie qui ont illustré l'échec complet des politiques d'intégration et l'irruption d'une coupure raciale au sein du corps politique et social : nul ne peut donc continuer à ignorer que le pays relève d'une thérapie de choc d'une ampleur comparable à celle mise en oeuvre en 1958.
D'un autre côté, les réponses politiques n'ont jamais été aussi faibles et convenues : la cohabitation, après avoir ruiné les institutions et la politique extérieure, détruit la séparation des pouvoirs et le clivage entre majorité et opposition, qui constituent le socle de la vie démocratique, est en passe de réduire l'élection présidentielle à un lancer de nains, avec MM. Schuller et Teulade dans le rôle des premières quilles.
Le privilège des fins de régime consiste à écarter systématiquement les possibilités de réforme pour donner toutes leurs chances aux conservateurs de tout poil. Chateaubriand en a exprimé le principe : « L'incapacité est une franc-maçonnerie dont les loges sont en tout pays ; cette charbonnerie a des oubliettes dont elle ouvre les soupapes et dans lesquelles elle fait disparaître les Etats. »
L'incapacité des hommes et la dissolution de l'Etat composent de fait le mortier qui cimente le cartel des cohabitants et la logique secrète de leur pacte qui s'incarne dans le slogan : « mini-campagne, mini-débat, mini-mandat, et nous ferons le minimum ». Nous sommes en 1956 !

Nicolas Baverez

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