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Un entretien avec Jacques Birouste, vice-président de l'Université
Paris X*
Espace social européen : L'Europe devrait connaître, avec
l'arrivée de l'euro, une nouvelle donne économique
mais également sociétale. Quel aspect psychologique revêt
le passage à la monnaie unique ?
Jacques Birouste : L'euro va toucher la construction identitaire des
populations. Le besoin de confiance sera
mis en question. Or, avoir confiance en soi, en autrui et en une souveraineté
apte à garantir la salubrité des
échanges, est indispensable pour tisser des relations sociales.
Les échanges marchands ou financiers
n'échappent pas à cette règle : sans confiance pas
de lien social, et pas d'identité forte chez les individus ou les
groupes.
Chez tous les peuples, installer une monnaie est un grand progrès
des mentalités. C'est un accès au symbolique.
Avec l'euro, on met en place une monnaie qui ne devra son existence ni
à une prise de pouvoir par les armes,
ni à un coup de force politique. C'est le choix de faire émerger
une identité européenne encore méconnue, à
partir des échanges monétarisés.
C'est pourquoi l'euro ne sera une bonne monnaie qu'à la condition
que les populations l'adoptent avec
conviction, et y placent leurs valeurs, valeurs certes monétaires
mais aussi identitaires et affectives.
L'installation de l'euro va obliger à un "travail de deuil"
de quelques-uns de nos aspects identitaires construits
antérieurement sur la base des références nationales,
certes, mais la solidité et la solidarité identitaires
renouvelées prendront le relais de ce que nous abandonnerons.
Espace social européen : Comment accompagner les Français
à mieux vivre cet événement ?
Jacques Birouste : Il faut tout d'abord les rassurer. Dès maintenant
on doit les informer sur le fait que les
grandes puissances extérieures sont favorables à l'euro.
Car l'économie mondiale est aujourd'hui gravement
déséquilibrée par le rôle hégémonique
que joue à elle seule la monnaie d'un grand pays, le dollar. On
ne sait
plus qui garantit les échanges, ni quelle souveraineté y
représente les valeurs partagées par des peuples divers,
puisque la référence est celle d'une nation. Ce brouillage
nuit à tous, et les Américains attendent, comme les
autres, un sain rééquilibrage.
En outre, on peut déjà leur dire que de grandes précautions
ont été prises pour sécuriser le système monétaire.
Les banques bien sûr, mais aussi les administrations, les services,
les commerces s'y préparent. Or, les règles
du jeu sont claires : il n'y a aucune atteinte au portefeuille des ménages.
Et les partenaires vont peu à peu
délivrer des messages pour montrer la fiabilité du système.
La période de rodage servira à cela. Et à détecter
les
tentatives frauduleuses.
Enfin, à Bruxelles, on mise beaucoup sur les "médiateurs
de confiance" qui seront des personnalités possédant
déjà du crédit psychologique dans divers secteurs
sociaux (le sport, la banque, l'enseignement, le médical, la vie
associative, les collectivités, la poste, etc.). Personnes de confiance
croyant en l'expression de chacun et de
tous grâce à l'euro, leur renvoyant une image d'acteur de
la force de cette monnaie, ces médiateurs devraient
devenir de forts vecteurs de l'adhésion confiante des populations.
Espace social européen : Il existe des populations dites défavorisées
qu'il faudra davantage accompagner...
Jacques Birouste : C'est vrai. On pense d'ailleurs souvent aux personnes
âgées. Mais des simulations réalisées
au niveau européen montrent que dans leur grande majorité
celles-ci comprennent assez vite les choses, dès
lors qu'on met à leur disposition un outil pédagogique,
comme un convertisseur.
Le véritable obstacle, en particulier pour le public âgé,
se résume dans la crainte d'apparaître "gourd",
comme
on dit dans le sud. Par exemple, la peur d'être ridicule devant
les autres clients, à la caisse du supermarché, de
gêner les autres. Et on peut se demander si l'euro ne va pas stigmatiser
le vieillissement qui serait alors vécu
comme une inadaptation à la société.
Espace social européen : Que faire alors ?
Jacques Birouste : Avec l'euro, la confiance repose sur l'idée
de la forte identité européenne en cours de
construction, dont la souveraineté démocratique est un puissant
vecteur. Il n'existe pas de souverain européen,
pas de chef incarnant le pouvoir. Par contre, il y a en gestation une
force de la volonté populaire d'établir une
paix européenne, qui sera propice à la sécurité
et à la valorisation des compétences et des solidarités.
Or les
mots "payer" et "sacrifier" ont la même étymologie,
ce qui montre que payer en monnaie, commercer, est un
élément important du lien social, de la construction sociale
qui protège les plus faibles et aide les défaillants.
Les femmes l'ont d'ailleurs mieux compris que les hommes. La guerre,
fut-elle économique, les intéresse moins
que les manières de répondre aux besoins, autrement dit
: comment payer, faire circuler la monnaie ? L'euro ne
doit pas rester confiné à la sphère des technocrates
ou des grands commerçants. Les femmes doivent s'emparer
de cette monnaie et lui attribuer ses vertus de chose dynamique circulant
entre membres de la communauté
sociale, où chacun engage son souci du quotidien.
Propos recueillis par Florence Falkehed et Isabelle Moreau
* Professeur de psychologie, expert scientifique auprès de la
Communauté européenne (DG XXIV, protection des consommateurs
et de la santé), il
participe souvent à des colloques. Récemment, il est intervenu
sur ce thème lors des Journées de l'euro d'Albi les 4 et
5 décembre 1998.
CE TEXTE PROVIENT D'UN DOSSIER DU JOURNAL " LE MONDE" PUBLIÉ
SUR LE SITE "GALERIE
SOCIALE" LEQUEL MÉRITE LARGEMENT DES VISITES RÉGULIÈRES
CAR, MALGRÉ UNE TONALITÉ "POLITIQUEMENT CORRECTE",
IL Y A TOUJOURS À PRENDRE.
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