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Samuel Brittan, linfluent éditorialiste du Financial Times,
redécouvre les vertus des changes flottants, et donc de lindépendance
monétaire.
29 mars 2002
Cest une révolution dans le petit monde
du journalisme économique. Samuel Brittan, le ponte du
commentaire économique des milieux daffaires britanniques,
père dun ancien ministre des finances de la Couronne, conseille
de renoncer à leuro, ses pompes et ses uvres, alors
quil en faisait lapologie constante depuis des années
(Financial Times, jeudi 28 mars 2002, " Keep floating, stop worrying
"). Et ce à un moment où la plupart des commentateurs
semblent se résigner à ladhésion de la Grande-Bretagne
au système monétaire des 12 au motif que Tony Blair voudrait
absolument y parvenir et que lopinion anglaise ne saurait résister
aux injonctions de ses leaders. Les arguments dun " ex-pro-euro
" méritent donc dêtre étudiés car
ils viennent on ne peut plus à point.
Brittan commence par écarter un malentendu trop
fréquent : sa critique de leuro nest en rien
inspirée par une hostilité à légard
de lEurope ou par lultra-nationalisme, nostalgique ou agressif.
On aimerait que cette vérité première soit aussi
comprise sur le continent. On peut parfaitement en
effet être à la fois favorable à une certaine forme
dEurope politique, hostile au nationalisme (et
particulièrement au nationalisme exacerbé des premières
décennies du XXème siècle), et sopposer
à la monnaie unique continentale, ainsi dailleurs quà
la création dun Etat fédéral unique qui prône
actuellement une néo-nationalisme continental censé nous
affranchir de la " tutelle " ( ?) de
" lhyper-puissance " ( ?) américaine. Ladhésion
à leuro a sa propre logique économique et
financière et il faut la juger sur pièces.
Cest ce que fait Brittan qui explique dabord
les conditions particulières dans lesquelles il a été
conduit à abandonner sa préférence précédente
pour les changes flottants en se ralliant à lidée
dune monnaie unique. Cela se passait dans les années 80,
lorsque tous les gouvernements
cherchaient la recette de la désinflation. Les difficultés
rencontrées par le gouvernement Thatcher
dans le réglage de la croissance de la masse monétaire amenèrent
lobservateur Brittan à considérer
plus favorablement lexpérience française. Elle consistait
à " emprunter " la désinflation au puissant
et sage voisin allemand - qui bénéficiait à lépoque
dun net ralentissement de linflation sans trop de dégâts
sur la croissance et lemploi par le moyen dun fixation
approximative de la parité franc-mark dans lespace de marges
étroites de fluctuations. Variante plus souple des fameux "
currency boards " qui devaient faire florès par la suite,
avec les conséquences souvent dramatiques que lon sait, en
Asie du Sud-est comme en Argentine .
La deuxième raison qui expliquait sa conversion
au système de leuro tenait à la recherche, très
à la
mode à lépoque, de lindépendance de la
banque centrale. La critique monétariste attribuait aux
folies des gouvernements tous les excès inflationnistes des années
70. Il fallait donc libérer la
politique monétaire de lemprise de la politique et la confier
à des techniciens insensibles aux
pressions de lopinion publique comme aux faiblesses de gouvernants
dépensiers. Brittan voyait le
salut dans le statut annoncé de la future Banque centrale européenne,
inspiré de celui de la
Bundesbank, ne croyant guère à la capacité britannique
de doter la Banque dAngleterre dune
indépendance comparable.
Ces deux arguments devaient tomber au cours des années
90. Tout dabord en matière de
technique monétaire, le passage dobjectifs exprimés
en termes de croissance de la masse
monétaire à des objectifs en termes de taux dinflation
(tels que ceux qui sont adoptés aujourdhui
tant par la BCE que par la Bank of England) a résolu les difficultés
auxquelles sétait trouvé
confronté le gouvernement Thatcher. On sait à peu près,
aujourdhui, piloter la politique monétaire
pour rester en dessous dun taux dinflation donné. Et
de plus lindépendance accordée par les
travaillistes à la Banque dAngleterre rendait moins nécessaire
le recours à la gestion dune banque
centrale étrangère comme la Bundesbank ou plus récemment
la BCE. En quoi en effet des
techniciens de la monnaie allemands ou néerlandais pouvaient-ils
se montrer systématiquement
supérieurs à leurs homologues britanniques ?
Ces deux contre-arguments des années 90, efficacité
des nouveaux instruments de contrôle de
linflation et indépendance des banques centrales nationales,
instillèrent le doute dans lesprit de
Brittan, tout comme ils lavaient déjà fait dans celui
des critiques de leuro, depuis le début de la
campagne en sa faveur, à la fin des années 80.
Sy ajoute surtout la question cruciale de la "
bonne " parité de change. A quel taux faudrait-il faire
entre le sterling dans leuro ? Et ensuite une parité "
définitivement fixe " permettrait-elle de garantir
la croissance et le plein-emploi en Grande-Bretagne alors que lexpérience
des dernières années a
montré que la réduction du chômage allait de pair
avec de notables fluctuations de la parité de la
livre non seulement par rapport au dollar mais aussi vis-à-vis
des devises continentales, à
commencer par le mark et le franc ? En abolissant les adaptations de change
ne mettrait-on pas en
péril le dynamisme de léconomie ?
Brittan refait alors le parcours de base de létude
des systèmes monétaires que devrait accomplir
tout observateur un peu sérieux. Une parité fixe entre la
Grande-Bretagne et lEurope des 12, si elle
devait un jour se traduire par une remontée de leuro face
au dollar, impliquerait que les prix, et donc les salaires, baissent en
Angleterre si lon voulait y maintenir le plein-emploi. Mécanique
lente et douloureuse, très inférieure socialement au simple
et rapide ajustement de tous les prix (y compris de celui du travail)
quautorise le système du flottement. Encore faut-il, pour
quil y ait flottement et ajustement du change, que la devise nationale
continue dexister.
Brittan redécouvre ainsi le problème des
" zones monétaires optimales " qui consiste à
se demander dans quelles conditions précises il peut être
avantageux pour une région ou un pays de disposer dune monnaie
distincte, indépendante, cest-à-dire qui permet de
rapides modifications et ajustement de tous les prix et salaires. Robert
Mundell, dans la période où il ne se consacrait pas
encore à la quête mystique dune monnaie unique mondiale
apportant la solution de tous les
problèmes de la civilisation moderne, en avait établi les
bases théoriques : une monnaie unique est
avantageuse pour deux pays lorsque leurs dimensions sont très dissemblables
(un grand pays et un
petit), leur proximité géographique forte, leur concentration
du commerce extérieur élevée et orientée vers
lautre partenaire, le mouvement des facteurs de production (travail
et capital) libre et de forte amplitude, les évolutions conjoncturelles
et les préférences inflationnistes voisines. En un mot,
lorsque les deux économies sont extrêmement homogènes
et intégrées en profondeur.
Mais Brittan écarte dun revers de plume
ce type danalyse. Pour lui il suffit de constater que la
simple existence dune autorité politique indépendante
démontre, sur le plan pratique, lexistence
dune zone monétaire optimale. La vue nest pas nécessairement
inexacte mais elle est un peu
courte. Reste que la question posée, celle du niveau auquel doivent
être décidées les politiques,
national ou supra-national, est évidemment pertinente. Et elle
risque de lêtre encore plus demain,
dans la mesure où la défense des systèmes européens
dEtat-providence va coûter de plus en plus
cher et va donc maintenir ou relever le coût du travail face aux
concurrences internationales. Leuro risque dinterdire les
expériences nationales divergentes en la matière dans la
mesure où des
divergences nationales importante du coût du travail pourront difficilement
se maintenir sans
dommages économiques dans une zone monétaire commune où
elles ne peuvent être compensées
par des variations de change. Mais dun autre coté lEurope
est très loin dêtre en mesure dimposer un système
uniforme de protection sociale à lensemble des pays membres.
Il va donc y avoir avantage, soutient Brittan, à disposer de changes
flottants pour sadapter aux chocs sur les salaires qui résulteront
dexpérimentations divergentes de restructuration des Etats-providence.
Il y a une triple leçon à tirer de la reconversion
tardive de Samuel Brittan.
Tout dabord la vogue de leuro correspondait
à des circonstances économiques particulières, celles
des années 80. Aujourdhui les inconvénients de la
monnaie unique apparaissent plus clairement, et qui plus est alors que
les solutions monétaires nationales ont été améliorées
et ont fait la preuve de leur efficacité, notamment dans le cas
de la Grande-Bretagne.
Deuxièmement, les chocs asymétriques qui
peuvent affecter gravement la viabilité de la zone
monétaire non optimale que constituent les 12 membres de leuroland
sont devant nous. Ils
résulteront probablement de la confrontation des systèmes
de protection sociale avec les trends
démographiques postérieurs au " baby-boom " des
années 60 et conduiront à des tensions
macroéconomiques et fiscales quil sera difficile ou impossible
de résoudre sans laide de changes
flottants intra-européens.
Troisièmement, Samuel Brittan, tout comme les
dirigeants économiques et politiques auxquels il
sadresse, ne croit guère aux vertus de la théorie
économique pour devancer les faits. Tous
préfèrent changer dopinion économique, et danalyse,
en fonction du déroulement progressif
dévènements quils nont pas anticipé.
Cest pourquoi les analyses critiques énonçant les
inconvénients de leuro, publiées au moment de sa plus
grande vogue, dans les années 90, nont
guère eu décho jusquà présent.
Mais pour ceux qui ne croient quà lévidence
constatée ex post et nient la valeur de la bonne théorie
économique, il faut attendre la manifestation des difficultés
pour comprendre lexistence dun problème.
Dans ces conditions il ne fait pas de doute que nous
entrons désormais dans la période de
désenchantement et de critique croissante à légard
de leuro que lon pouvait prévoir grâce à
une
bonne compréhension théorique des problèmes. Merci
à Samuel Brittan davoir eu lhonnêteté
intellectuelle de le reconnaître et de la signaler à ses
lecteurs. Une hirondelle ne fait pas le
printemps mais gageons que dans les mois qui viennent nombreux sont ceux
parmi les eurolâtres qui vont nous déclarer : " le système
a beaucoup trop dinconvénients, je lavais toujours
dit ".
JJR
Lire
l'article sur le site de Jean-Jacques Rosa
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