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Nous sommes en 1993, et un petit éditeur d'origine turque, résidant en France, publie le roman d'un de ses compatriotes, Abdullah Riza Ergüven : Les Phrases interdites. Deux mille exemplaires.

Le roman au titre explicite évoque surtout la difficulté d'être athée dans la Turquie moderne.

En 1996, un tribunal stambouliote condamne l'éditeur à 2 ans de prison pour "offense à Dieu, la Religion, le Prophète et le Livre sacré".
Peine ensuite commuée en amende, parce qu'on est quand même pas chez les Talibans, quoi...

Décidé depuis Paris à ne pas se laisser condamner comme ça, l'éditeur se tourne vers la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) à Strasbourg, invoquant l'article 10 de la Convention Européenne des droits de l'homme, censé protéger la liberté d'expression.

Que croyez-vous qu'il arriva ?

Le brave éditeur avait oublié l'alinéa 2, ainsi rédigé :

L'exercice de ces libertés peut être soumis à certaines sanctions prévues par la loi, qui constituent des mesures nécessaires à la défense de l'ordre, à la protection de la morale, et à la protection de la réputation d'autrui.

Se fondant donc sur la protection de la morale (islamique) et sur la défense de la réputation du prophète Mahomet - non, vous ne rêvez pas -, la CEDH a finalement expliqué qu'elle n'avait rien à reprocher aux tribunaux turcs.

La CEDH a donc avalisé une décision turque de caractère nettement religieux.

Et là accrochez-vous à vos gencives. Sur quels éléments a été prise la décision turque, outre les lois à la turque ? Sur un rapport d'expert rendu par le doyen de la faculté de théologie musulmane de Marmara.
Extraits :

(...) l'auteur utilise les théories portant sur la substance physique de l'univers, la création, l'existence des lois naturelles d'une manière arbitraire afin de conditionner l'esprit du lecteur selon les conclusions qu'il veut tirer de l'ouvrage. Notamment, dans les passages qui portent sur la théologie, l'auteur emprisonne le lecteur dans les limites de ses idées qui sont dépourvues de toute rigueur scientifique. (...) L'auteur critique les croyances, pensées, traditions et savoir-vivre de la société turque anatolienne, en adoptant le point de vue indépendant et contestataire des auteurs, penseurs et scientifiques de la Renaissance, afin d'éclairer et d'aviser notre peuple à sa manière. (...)
Cette manière de penser qui est fondée sur le matérialisme et le positivisme débouche sur l'athéisme, en reniant la foi et la révélation divine (...) Bien que ces passages soient susceptibles d'être analysés comme un exposé et soutiennent des opinions philosophiques de l'auteur, on observe qu'ils comportent également des propos qui impliquent un certain élément d'humiliation, de mépris et de discrédit envers la religion, le prophète et la croyance de Dieu dans l'Islam (...) Selon l'auteur, les croyances et les opinions religieuses ne sont que des obscurités, et les idées basées sur la nature et la raison sont qualifiées de clairvoyance. Il qualifie la croyance religieuse comme un mirage du désert, idée primitive, extase de désert et les pratiques religieuses comme primitivisme de la vie dans le désert. (...)

Résumons : quand la Turquie condamne pour blasphème sur un rapport "d'expert" d'une faculté de théologie musulmane, la CEDH trouve tout ça parfait, tamponne le dossier, renvoie le plaignant se faire égorger ailleurs et passe à autre chose.

Pour prendre encore mieux la mesure de la collusion entre le complexe politico-administratif européen et les islamistes, les lecteurs curieux pourront lire cet article du Daily Telegraph, où l'on apprend qu'un certain Franco Frattini, commissaire européen, envisage d'imposer à la presse européenne une "auto-régulation" quand elle abordera les sujets religieux susceptibles de blesser les sensibilités. En clair et débarrassé des précautions oratoires : une auto-censure obligatoire chaque fois qu'elle abordera un sujet lié de près ou de loin à l'islam.

EU commissioner urges European press code on religion
By David Rennie in Brussels
(Filed: 09/02/2006)

Plans for a European press charter committing the media to "prudence" when reporting on Islam and other religions, were unveiled yesterday.

Franco Frattini, the European Union commissioner for justice, freedom and security, revealed the idea for a code of conduct in an interview with The Daily Telegraph. Mr Frattini, a former Italian foreign minister, said the EU faced the "very real problem" of trying to reconcile "two fundamental freedoms, the freedom of expression and the freedom of religion".

Millions of European Muslims felt "humiliated" by the publication of cartoons of Mohammed, he added, calling on journalists and media chiefs to accept that "the exercising of a right is always the assumption of a responsibility". He appealed to European media to agree to "self-regulate".

Accepting such self-regulation would send an important political message to the Muslim world, Mr Frattini said.

By agreeing to a charter "the press will give the Muslim world the message: we are aware of the consequences of exercising the right of free expression, we can and we are ready to self-regulate that right", he said.

The code of conduct, as envisaged by Mr Frattini, would acknowledge the importance of respecting religious sensibilities but would not offer a "privileged" status to any one faith.

The European Commission has long had ambitions to introduce EU-wide legislation on fighting racism and xenophobia but has seen them founder amid resistance from national governments.

Mr Frattini said he was keen to move ahead with a voluntary code of conduct, to be drawn up by European media outlets with the assistance of the commission. The code would not have the status of an EU legal instrument and would not be enforceable by Union institutions.

*President Jacques Chirac called the Danish cartoons of Mohammed, published again in France yesterday, "overt provocations" that should be "avoided".

His remarks, unusual in a staunchly secular country, coincided with the reprinting by the satirical weekly Charlie Hebdo of all 12 caricatures, plus a few of its own.

"I condemn all obvious provocations which could dangerously fuel passions," Mr Chirac said.

The weekly itself sold almost four times its average circulation of 100,000, a testament to people's "interest in their own freedom," its editor, Philippe Val, said.

david.rennie at telegraph.co.uk