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L'édition en butte à la judiciarisation.


31/05/2002 13h34 - AFP, par Claude CASTERAN
PARIS, 31 mai (AFP) - Le monde de l'édition fait face à une recrudescence de procédures judiciaires contre des livres, ce qui a conduit le Syndicat national de l'édition (SNE) à préparer un Livre Blanc sur cette question touchant à l'indépendance de la profession.
Le SNE n'entend pas "faire le procès de la justice en tant que telle mais le procès de certaines conditions de recours aux juges". "On veut démontrer que les juges ne connaissent pas suffisamment la profession et qu'il leur arrive de rendre des décisions dont on conteste, non pas le fondement, mais l'applicabilité", a expliqué à l'AFP un responsable du Syndicat.
Pour les éditeurs, la justice impose parfois des astreintes incompatibles avec l'assise financière des maisons. Elles sont à la rigueur supportables par celles qui ont le dos large mais une petite maison, désireuse de publier un livre "chaud", risque de s'abstenir parce qu'elle a peur de se faire condamner.
"C'est une forme de censure par la justice, par l'argent qui ne nous paraît pas compatible avec l'édition", a-t-on souligné au SNE.
Dernier exemple, le MRAP a annoncé vendredi son intention de faire interdire l'essai anti-islam d'Oriana Fallaci, "La rage et l'orgueil", paru chez Plon.
"On ne sait plus ce qu'on a le droit de publier. Des gens nous intentent, pour un oui ou pour un non, des procès qui peuvent mettre en péril l'équilibre, voire l'existence de maisons d'édition", a récemment déclaré Jean-Paul Bertrand, Pdg du Rocher.
"Le temps est venu du délit d'édition", a estimé de son côté Francis Esménard, Pdg d'Albin Michel, qui, ces dernières années, a édité plusieurs ouvrages ayant eu maille à partir avec la justice: "La mafia des tribunaux de commerce" d'Antoine Gaudino, "L'omerta française" de Sophie Coignard et Alexandre Wickham, "Aubrac, Lyon 1943" de Gérard Chauvy ou "Lettre ouverte aux gardiens du mensonge" de Thierry Pfister.
Concernant le livre d'Antoine Gaudino, 23 procès simultanés ont été faits à Albin Michel: M. Esménard a dit en février à l'hebdomadaire Livres-Hebdo en avoir gagné 7, perdu 5, les autres étant pendants. "Cette affaire nous a déjà coûté 3 MF", a-t-il précisé en ajoutant que, pourtant, une commission d'enquête de l'Assemblée nationale a confirmé les dérives rendues publiques par l'ouvrage.
Olivier Orban, Pdg de Plon, et Xavier de Bartillat, directeur de Perrin, filiale de Plon, ont été condamnés en janvier à une amende de 15.000 euros chacun pour "apologie de crimes de guerre" et "complicité". Ils avaient publié "Services spéciaux, Algérie 1955-1957", dans lequel Paul Aussaresses justifiait des tortures et exécutions qu'il avait commises en Algérie. "C'est le triomphe de la censure", a commenté M. Orban. Le général a été, lui, condamné à 7.500 euros.
Paul Otchakovsky-Laurens (POL) et Mathieu Lindon --éditeur et auteur du roman "Le procès de Jean-Marie Le Pen-- ont été condamnés pour diffamation à l'encontre du président du FN, Laurent Beccaria (Les Arènes) est poursuivi par une banque russe citée dans "Révélations" de Denis Robert, et Olivier Rubinstein (Denoël) a vu le livre de Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié, "Ben Laden, la vérité interdite", interdit en Suisse.
Pour l'avocat Emmanuel Pierrat, spécialiste des médias et de l'édition, "on assiste actuellement à un éclatement des demandes de poursuites". "Ce sont souvent des associations qui intentent des procès, des catholiques intégristes, des écologistes, des gays ou bien une personnalité du cinéma, voire une banque, comme le Crédit agricole, qui se retourne contre un petit éditeur", a-t-il dit à l'hebdomadaire Lire de juin.