|
Par John Chalmers et Yves Clarisse
BRUXELLES (Reuters) - Les Etats-Unis exercent une énorme
pression sur les pays de l'Union européenne, en particulier sur
le Royaume-Uni, pour qu'ils renoncent à l'idée d'une défense
autonome de l'Otan prônée par la France et l'Allemagne, a-t-on
appris jeudi de source diplomatique.
Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union doivent débattre
du dossier jeudi soir lors d'un dîner à Bruxelles dans un
climat tendu par l'intervention américaine dans le débat.
Les Etats-Unis, qui suivaient d'un oeil attentif les débats européens
pour la création d'une défense commune, ont déclenché
l'artillerie lourde après le sommet franco-britannico-allemand
qui s'est déroulé le 20 septembre dernier à Berlin.
Gerhard Schröder avait clôturé cette réunion
en affirmant que Tony Blair s'était rallié à la position
défendue par les "Quatre" - France, Allemagne, Belgique
et Luxembourg - sur la création d'un quartier général
de planification autonome de l'Otan, ce qui constituait un changement
de position de Londres.
Cela a déclenché tous les signaux d'alarme à Washington.
"Il y a une grosse, grosse pression américaine", souligne
un diplomate allié en précisant qu'il y avait eu des interprétations
"très diverses du sommet de Berlin".
Tony Blair n'a jamais lui-même confirmé la concession qui
lui est prêtée par Gerhard Schröder et qui, selon plusieurs
capitales, s'expliquerait par sa volonté de réparer les
liens entre Européens mis à mal par la guerre en Irak.
La semaine dernière, le secrétaire américain à
la Défense Donald Rumsfeld a demandé des explications à
ses homologues de l'Otan réunis à Colorado Springs, aux
Etats-Unis.
"Il leur a dit qu'il était temps d'avoir une clarification",
a expliqué un diplomate en rappelant que les Américains
avaient toujours redouté la création d'un quartier général
autonome.
Mercredi, l'ambassadeur américain à l'Otan, Nicholas Burns,
a lui aussi exigé des clarifications de ses homologues lors de
la réunion du Conseil de l'Atlantique Nord (Nac), qui a été
le lieu d'un "vif débat", a-t-on déclaré
de même source.
LA LIGNE ROUGE
"On a entendu des choses un peu bizarres", a déclaré
un responsable allié. "Les Etats-Unis ont dit que l'initiative
européenne représentait actuellement la menace la plus significative
contre l'avenir de l'Otan".
Pour certains, tout cela est tactique.
"Les Américains voudraient savoir ce qui se passe parce qu'ils
ne peuvent accepter d'être tenus à l'écart et qu'ils
ne peuvent accepter de duplication", a ajouté un diplomate.
"Ils veulent montrer aux Britanniques qu'il y a une ligne rouge".
Il s'est attiré une fin de non-recevoir de la part de la France
et de l'Allemagne qui, selon des sources proches du dossier, ont répondu
à Nicholas Burns qu'il appartenait aux Européens de trancher
avant d'en débattre avec les Etats-Unis.
"C'est notre débat", ont-ils déclaré.
Mais les Britanniques ont multiplié ces derniers les signes d'apaisement
en soulignant que leur position restait la même.
"On sent chez nos correspondants britanniques une volonté
de dire que sur ce point-là rien n'a changé", dit un
diplomate.
Londres refuse toujours la création d'un noyau de planification
opérationnelle pour conduire des opérations de l'UE sans
l'Otan, contrairement à ce que proposent les "Quatre",
qui suggéraient à l'origine de le baser à Tervuren,
près de Bruxelles et à quelques encâblures de l'Otan.
La planification d'une opération purement européenne peut
selon les Britanniques être effectuée par les état-majors
nationaux des armées impliquées sur le terrain, comme cela
s'est passé récemment pour l'opération de Bunia au
Congo.
Le Royaume-Uni est en revanche ouvert à l'idée de renforcer
l'état-major européen existant pour la planification stratégique,
ce qui n'implique pas de duplication avec l'Otan.
Outre cet aspect central des choses, le débat sur la défense
européenne progresse, puisque Londres semble prêt à
accepter que la future constitution donne le droit aux pays qui veulent
aller de l'avant de nouer des "coopérations structurées".
Cela voudrait dire que les pays neutres ou les Etats membres qui ne veulent
pas intervenir sur tel ou tel théâtre ne pourraient opposer
leur veto à une opération.
Selon un commissaire européen, le prix à payer pour obtenir
le ralliement du Royaume-Uni sur ce point est l'abandon de la clause de
défense collective prévue par la Convention, qui appartient
selon Londres à la seule compétence de l'Otan.
|