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IDENTITÉ !


La différence entre une société civilisée et la Foire du trône ou le festival de Woodstock ? Ceux qui la composent sont d'accord entre eux sur beaucoup plus que ce qui est nécessaire pour faire la fête et pour beaucoup plus longtemps que trois jours.

Ils sont d'accords, bien entendu, sur une volonté de vivre ensemble et sur des valeurs communes : la démocratie, le respect de l'autre, l'égalité.... tout ce que l'on trouve au fronton des mairies et dans les déclarations des politiques.

Ils sont surtout d'accord sur des codes de comportements sociaux qui leurs sont devenus si naturels que la question ne se pose même pas : faire autrement est im-pensable. Exemple : utiliser un linceul rouge pour enterrer un défunt. Mettre sur le maître autel d'une église une statue d'un vieillard barbu avec "Dieu le Père" en exergue : im-pensables!
Pourtant, aucune loi ne l'interdit : inutile, cela fait partie de codes sociaux tellement enracinés que personne n'en est plus conscient.

Une société se définit par des codes sociaux de comportement individuels et par des codes de comportements collectifs qui servent à lier les gens entre eux au sein du groupe. Plus importants sont ces codes, moins ils sont écrits et plus ils sont inconscients - en tout cas " non conceptualisés ". Certains de ces codes sociaux concernent la forme de la famille, d'autres la religion, d'autres encore les rituels et les fêtes. Nous avons déjà perdu la majeure partie de ces codes : ils sont entrés pour la plus grande partie, en s'affaiblissant, dans le domaine de la loi écrite.

Avant ces codes sociaux normatifs, il y a deux codes primordiaux qui précèdent les autres dans l'ordre chronologique et dans l'ordre d'importance : le langage et le mode commun d'échange de la valeur : la Monnaie.

Une société humaine sans langage commun n'est pas un groupe humain mais une S.A.R.L. Les échanges ne peuvent se faire que sur le seul autre mode de communication : la Monnaie.
Une société où il n'existe pas d'accord sur le stockage et l'évaluation de la valeur, c'est à dire sur une monnaie, n'existe pratiquement pas. C'est une tribu isolée dans la jungle, sans contacts avec le monde extérieur, vivant sous un " communisme primitif ". Le rêve des khmers rouges cambodgiens dont le premier acte, arrivant dans la capitale, fut de décréter l'abolition de l'argent et de vider les bureaux, caves et réserves de billets non émis de la Banque Centrale. Non pour les piller mais pour les laisser à l'abandon dans les rues.

La définition première d'une monnaie est un " objet artificiel multiple marqué par une autorité qui en décide et garantit la valeur ". Ceci était techniquement redondant au temps où la Monnaie était de métaux précieux et devient crucial lorsqu'elle n'est plus, comme de nos jours, qu'en papier : deux hommes ne sont du même groupe que si chacun accepte d'échanger avec l'autre son labeur contre une Monnaie reconnue par les deux parties.

Une société sans Monnaie peut exister et elles sont nombreuses : ce sont les sociétés "primitives" et les théocraties strictes. En effet, les exemples historiques abondent de sociétés ayant atteint un très haut degré de civilisation sans avoir inventé la monnaie (Égyptiens, Incas, Aztèques.....). Leur point commun est une pyramide politique où la Valeur se confond avec l'Etre suprême. Le cas de l'Egypte est le mieux connu, les Romains et les Grecs ayant été moins destructeurs que les conquistadores : l'Egypte appartient à Pharaon qui délègue le droit d'usage des terres et des biens à des temples, des serviteurs de l'Etat, des communautés villageoises mais la Propriété lui reste entière, à lui le dieu.

La Monnaie apparaît, comme la Démocratie, avec le concept d'individu : par les Grecs. Il y a deux mille sept cent ans.

Notre lien à la Monnaie, donc à notre monnaie, le Franc, ancré si profondément, depuis si longtemps, à notre idée de nous-mêmes comme individus, symbole et garantie de ce statut, peut-il être manipulé si audacieusement sans réactions instinctives de défense?
Le vrai problème des anti-euros est que ces réactions ne se manifesteront pas d'une manière objectivement liée à la Monnaie. Lorsque l'on brise une norme informulée, sous-consciente, les réactions sont instinctives et irrationnelles.


Angoisses, perte de confiance en l'avenir, perte de repères, perte d'identité : la consommation de tranquillisants par habitant est déjà en France la plus élevée au monde, la situation ne risque pas de s'améliorer !

Nous allons, dès l'introduction dans le public des pièces et des billets en euros, vers des mouvements sociaux, exutoires de l'angoisse et de la frustration, dont Mai 68 ne donne qu'une faible idée.

 

 

Michel Prieur
prieur@cgb.fr