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«Etre informé ne signifie pas être préparé»
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Smaïn Laacher est sociologue, chercheur associé au Centre d'étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS) à Paris. Il est l'un des experts qui, à l'initiative de la Commission européenne, ont planché avec les organisations de consommateurs sur le passage à l'euro. Les citoyens européens ont-ils été suffisamment informés? Le fait d'être informé ne signifie pas automatiquement qu'on soit préparé empiriquement et en personne à de nouvelles expériences sociales et financières. Le souci premier de nos gouvernants, nationaux et communautaires, a d'abord été d'ordre macroéconomique et technique: la pédagogie de la conversion. Mais à se limiter à ces deux aspects, on réduit la monnaie à sa seule dimension instrumentale: une monnaie pour payer, pour compter et pour conserver. Or c'est faire preuve d'aveuglement économiciste que de la réduire à ces trois «vocations». Dans la monnaie, il y a aussi, les historiens et les anthropologues l'ont montré, du non-marchand et du non-économique. La monnaie est aussi un vecteur de solidarité, d'intégration, de confiance en soi; un marqueur de position dans une société. Elle n'est pas absente d'une manière de voir le monde, de le hiérarchiser, de se le représenter. C'est pour ca qu'on a raison de dire que c'est un «fait social total», qui renvoie à la société dans sa totalité ainsi qu'à l'identité des personnes et des groupes. Ne dit-on pas, par exemple, qu'on est «étranglé» par des dettes? Dans les langues africaines, le mot «dette» et le mot «corde» sont les mêmes. La monnaie renvoie plus profondément aux notions de vie ou de mort. Ne pas avoir d'argent exclut de la société. Les cartes de paiement, les chèques, tous ces médiums monétaires ont partie liée à l'identité des personnes. C'est pourquoi on ne peut réduire la monnaie à l'état de média fonctionnel d'échange. Le choc est-il identique au passage de l'ancien au nouveau franc? Absolument pas, car on restait dans la même configuration. On ne touchait en rien aux institutions et à la souveraineté. Le franc subsistait. Et ce n'est pas seulement un problème de mot. L'euro est bien autre chose qu'un problème de conversion, ou de vocabulaire. En théorie, cette nouvelle monnaie s'inscrit dans un projet politico-économique. Qui doit avoir des effets sur la manière de percevoir l'Europe et son mode d'organisation générale. Et la réaction des citoyens? Il y a des bilingues, des trilingues monétaires habitués à manier différentes monnaies, à qui cela ne posera pas de problème. Pour la majorité des Européens qui n'ont jamais voyagé à l'étranger, c'est un exercice inédit. Ceux-là devront faire un effort pour apprendre un nouveau code monétaire et changer d'échelle de valeur. Il va falloir se reconstruire une mémoire des prix, se déconditionner puis se laisser habiter par de nouveaux conditionnements. Ces choses-là ne sont pas très ordinaires. A la naissance, nous avons trouvé le franc dans notre berceau. On a vécu avec, tous les jours. Il n'y avait pas d'hésitation ni d'incertitude, ni de controverses sur cette évidence. La disparition d'une monnaie peut-elle être perçue comme une perte de souveraineté nationale? Je ne suis pas sûr que la question de l'identité nationale soit le souci primordial des personnes qui vont commencer à acheter en euros. Que cette question puisse avoir un intérêt historique et sociologique, c'est indéniable.Quant à ses effets politiques, il faudra attendre pour voir. Mais on ne peut exclure une politisation de la relation entre monnaie, identité et souveraineté nationale par des appareils dont la vocation est de politiser sans nuance cette relation. Et s'ils sentent par exemple un problème de confiance à l'égard de la nouvelle monnaie, ils ne s'en priveront pas. Craignez-vous des réactions de défiance? Certaines personnes, plus nombreuses qu'on le croit, peuvent avoir, à tort ou à raison, le sentiment de se faire rouler. Et quand la monnaie est entachée de suspicion, ce n'est pas seulement l'ordre de l'économie et des échanges qui se trouve perturbé. C'est surtout les multiples formes de confiance (ordinaire, hiérarchique et éthique) constitutives des rapports sociaux et de l'ordre social qui ne remplissent plus leur fonction fondamentale. Aujourd'hui, vous ne soupçonnez pas votre libraire de vous rouler quand elle vous rend la monnaie. Nos transactions ordinaires s'effectuent sur le mode du «cela va de soi». C'est ça qui va être rompu. Payer en euros doit devenir très vite un acte ordinaire car, si la monnaie ne s'inscrit pas rapidement dans la routine des transactions, c'est sa légitimité qui est en jeu. Et c'est alors une politisation démagogique qui guette l'euro. Le rôle de l'Etat est fondamental. Il doit se faire le protecteur et le garant de la légitimité de cette monnaie. Il doit veiller à ce qu'il n'y ait pas d'augmentations de prix, d'escroqueries, ne pas hésiter à sanctionner leurs responsables. Dans ce scénario de protection du consommateur et de gardien de la continuité des prix, le rôle des associations de consommateurs est capital . |