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Extrait de "La forêt en feu", essais sur la Culture et la Politique chinoise, Collection Savoir, Éditions Hermann, 293, rue Lecourbe, 75015 Paris, 1983, pages 162/163.

 

 

Un vieil intellectuel chinois parle : " Des transformations politiques ? Je n'en ai remarqué aucune durant ces trente dernières années. Pourquoi devrions-nous en attendre dans l'avenir ?".

Et telle est précisément la navrante leçon qui se dégage de l'expérience post-maoïste. Nous mesurons maintenant l'exacte capacité qu'a le régime de réformer sa nature profonde : pour l'essentiel, cette capacité est nulle. La seule chose que les dirigeants ont réussi à faire, c'est de débarrasser le pays de sa foi maoïste - ce rêve de transformer l'Homme, rêve qui seul pouvait d'une certaine façon racheter l'irrationalité du système et justifier les exorbitants sacrifices qu'il exigeait de sa population.

Mais on s'aperçoit maintenant qu'en fait, ç'avait été ce rêve qui, pour le meilleur et pour le pire, avait permis de mobiliser la nation et de propulser le pays ; aujourd'hui, il ne reste plus qu'une énorme machine, amorphe et inerte, cette bureaucratie colossale, timorée, apathique, de plus en plus corrompue, qui paralyse toute initiative, barre toutes les voies de la vie, et refuse de bouger d'un millimètre dans aucune direction.

Le Parti, cynique et discrédité, tend à devenir une maffia d'opportunistes, incompétents pour tout ce qui ne regarde pas directement leur avancement personnel.

Lénine avait bien dit :" Les membres du Parti ne doivent pas être jugés selon les critères étroits du snobisme petit-bourgeois. Parfois, il arrive qu'une canaille soit utile à notre parti, précisément du fait qu'elle est une canaille".
Ce qu'il n'avait pas prévu, c'est que, par la loi inéluctable de l'évolution des révolutions victorieuses, la majorité généreuse, courageuse et idéaliste des combattants de la première heure allait progressivement disparaître. Comme ils étaient prêts à se sacrifier, on les sacrifia, faisant ainsi de la place pour les canailles (…) Or les canailles se cooptent au pouvoir, assurant ainsi l'immutabilité de leur règne, de génération en génération.

Le système opère une sélection à rebours : il pénalise la décence, l'intelligence et la sincérité, en même temps qu'il récompense et promeut toutes les inclinations les plus basses : flagornerie, duplicité, paresse intellectuelle, opportunisme, lâcheté morale, délation, trahison. (…)

Les cadres s'accrochent à leurs privilèges, mais ils ne veulent pas prendre la moindre initiative, car les initiatives entraînent des risques. Le problème est qu'ils entravent toute activité utile que des subordonnés plus doués pourraient être tentés d'entreprendre.
L'intégrité, la compétence, la créativité, l'imagination leur apparaissent comme autant de défis et de menaces pour leur autorité.

Simon Leys