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La réussite de l'euro est-elle acquise?

Cet article provient du dossier Euro de Libération, rubrique "Rebonds" Le lire sur leur site . Une fois de plus les problèmes posés ne pourraient être résolus que par une fuite en avant...

 

En 1996, à la question: «Croyez-vous à la possibilité d'une monnaie unique en Europe?», Milton Friedman, fervent libéral, lauréat en 1976 du prix Nobel d'économie, répondait dans la revue Géopolitique: «Pas de mon vivant en tout cas. Je ne crois pas à la création d'une monnaie unique en Europe dans les années à venir.» Pour justifier ce point de vue, il invoquait la très grande hétérogénéité politique, économique, sociale et culturelle de l'espace européen. Aujourd'hui, le lancement réussi de l'euro fiduciaire semble avoir apporté un démenti définitif et cinglant à cet europessimisme. Il ne resterait plus que les éternels «râleurs», spécialité française s'il en est, pour contester cette réussite. Pourtant, les questions que posait Milton Friedman demeurent. Certes la rapidité et la facilité étonnantes avec lesquelles la nouvelle devise s'est imposée dans les douze pays de l'Euroland constituent un indéniable succès. Admettons même, ce qui resterait à démontrer, qu'il faille y voir une preuve d'une adhésion populaire massive aux institutions européennes, et non pas l'adaptation, plus résignée que voulue, à une réalité qu'on savait incontournable. Même s'il en est ainsi, on est loin du compte: pour les autorités monétaires, le fait d'avoir mené à bien le basculement à l'euro prouve «simplement» une parfaite maîtrise de «l'infrastructure» monétaire, ce dont on doit se féliciter, mais ce qui reste relativement «secondaire» au regard des vraies questions. Ce n'est pas parce que vous distribuez bien les cartes que vous êtes nécessairement un bon joueur de bridge. Ce qui est fondamentalement en cause dans l'euro aujourd'hui est d'un tout autre ordre: la capacité de la Banque centrale européenne (BCE) à mener une politique monétaire acceptable par tous les pays de l'Euroland. C'est là une difficulté qui ne doit pas être sous-estimée tant les hétérogénéités économiques entre ces pays restent grandes. Il n'est que d'observer le maintien d'écarts conséquents entre les taux de chômage au sein de cette zone depuis 1999. Ces écarts s'ils venaient à s'accroître conduiraient à des exigences monétaires contradictoires, certains pays voulant, par exemple, une baisse des taux d'intérêt ou du taux de change, d'autres s'y opposant.

L'idée que de telles questions dont dépend la cohésion sociale des pays considérés puissent trouver une réponse purement technique est tout simplement absurde. Pourtant, c'est sur un tel schéma qu'a été construite l'indépendance de la BCE. Il est à craindre que, face à de grandes divergences entre économies nationales, le caractère inadapté de cette fiction se révèle pleinement. Croyons-nous qu'un pays acceptera sans réagir de voir son niveau de vie amputé ou son modèle social remis en cause au nom d'un objectif d'inflation moyenne sur l'ensemble de la zone? L'exemple argentin nous montre avec force qu'il serait imprudent de sous-estimer les coûts auxquels peut conduire l'abandon de la souveraineté monétaire. L'enjeu de la politique monétaire européenne sera dans un tel contexte d'éviter le dogmatisme pour faire face à ces événements de manière inventive en établissant de nouveaux critères et de nouveaux compromis permettant de gérer au mieux la crise, voire d'éviter la sécession de certains pays. Tel sera le test décisif pour l'euro. On comprend que c'est là un exercice hautement politique qui suppose une forte légitimité publique. Pour cette raison de fond, il ne saurait y avoir de monnaie européenne durable sans souveraineté monétaire européenne. Cela passe par une transformation en profondeur de l'architecture institutionnelle européenne, en particulier la fin de l'indépendance de la BCE et son rattachement à l'eurogroupe [conseil des ministres de l'Euroland]. C'est à cette condition que l'euro survivra.

 

Par André ORLEAN directeur de recherches au CNRS