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Dominique Reynié, directeur de l'Observatoire interrégional du politique :
«Resteront l'UMP et le PS»



vendredi 23 août 2002



«C'est une erreur d'utiliser le nombre de partis comme seul critère du pluralisme politique. Attention à ne pas confondre richesse démocratique et quantité.»

Dominique Reynié, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris et directeur de l'Observatoire interrégional du politique, analyse les projets de réforme des modes de scrutins.

Comment jugez-vous le projet du gouvernement Raffarin?

Il y a quelque chose qui ne fonctionnait plus depuis une quinzaine d'années en France avec l'apparition d'une forte abstention, et d'un vote contestataire, blanc ou nul toujours plus important. La mise en place des élections européennes en 1979, et régionales en 1986, devait régénérer la démocratie. Or, elle a multiplié les cas de dysfonctionnement avec l'instauration de la proportionnelle. Le scrutin régional actuel est tel que dans certaines assemblées, il y a des majorités impossibles. Des majorités qui changent en fonction des textes et des budgets. Et l'élection rocambolesque du président de région manque énormément de transparence. En outre, rares sont les Français qui peuvent citer leurs députés européens. Avec cette réforme des scrutins, on peut gagner une plus grande transparence : on connaîtra mieux nos eurodéputés et surtout, il y aura des majorités beaucoup plus claires dans les conseils régionaux. C'est un net progrès pour la démocratie. Le B.A.BA de la démocratie, c'est que les citoyens sachent qui sont leurs dirigeants. Cette réforme va aussi permettre d'éviter des triangulaires qui ont des effets dévastateurs et qui exaspèrent les électeurs. Le projet de nouveau scrutin législatif duplique le système de l'élection présidentielle dont l'efficacité est démontrée. Il permet une forte pluralité au premier tour avec ensuite, un duel entre les deux partis majoritaires. Il évite la brutalité du système majoritaire à un tour à l'anglaise tout en gardant son efficacité.

Quels sont les défauts de cette réforme?

Ce que je vois d'un mauvais oeil, c'est le fait de rattacher l'élection des députés européens au découpage actuel des régions. On a 72 députés pour 22 régions. Or le Limousin ne pourra pas prétendre au même nombre de députés que l'Ile-de-France où vit un cinquième des Français. Il y aura donc probablement douze députés élus en Ile-de-France contre deux dans le Limousin. Les partis minoritaires pourront ainsi exister dans les grosses régions, mais pas dans les petites. C'est très dangereux, car cela accentue les inégalités politiques et risque de favoriser l'abstention dans les régions où il y a peu de députés à élire.

Les partis politiques sont-ils menacés par cette réforme des scrutins?

Cette réforme va supprimer ou assécher les sources de survie des petits partis politiques. Même quand ceux-ci survivent politiquement et médiatiquement alors qu'électoralement ils sont morts, comme le PCF. Jusqu'en 1979, avant les européennes, nous avions un système électoral exclusivement uninominal majoritaire à deux tours. Quatre partis, le parti communiste, le parti socialiste, l'UDF et le RPR se partageaient le pouvoir. Les élections européennes et régionales au scrutin proportionnel ont permis à des petits partis d'entrer dans la concurrence en étant capables de se présenter et en ayant des élus même si la formation était marginale. C'est ainsi que sont apparus des partis comme le FN, les Verts ou l'extrême gauche qui sont venus fragmenter le paysage «partitocratique» français. Cette fragmentation a dominé la France jusqu'en 2002 et l'invention d'un bipartisme imparfait avec l'UMP et le PS, résultat de l'affaiblissement de l'UDF et du PC. La fin de cet éparpillement de l'offre électorale devrait être accentuée par cette réforme des scrutins. La modification du scrutin législatif porte un coup très dur au FN qui, pour une large part, vivait politiquement grâce à sa présence au deuxième tour des législatives dans de nombreuses circonscriptions. Maintenant, avec l'accentuation de la logique majoritaire, tous les partis qui jouent une carte solitaire en dehors de tout accord avec les grands partis sont voués à la mort. Resteront l'UMP et le PS.

Faut-il forcément regretter cet affaiblissement du pluralisme politique?

C'est une erreur d'utiliser le nombre de partis comme seul critère du pluralisme politique. Des partis vont disparaître. C'est un point négatif. Mais attention à ne pas confondre richesse démocratique et quantité. Car sous l'aspect d'une démocratie riche de son pluralisme, se cache souvent une forte paralysie ou un manque de transparence important. Le système actuel qui permet ce pluralisme a des défauts.

Quelle conséquence va avoir l'accentuation de la bipolarisation sur notre système politique?

A gauche, on va avoir un social-libéralisme de plus en plus fort et à droite, un libéralisme-social qui s'accroît. Les élections vont se jouer de plus en plus dans ce que j'appelle l'hyper-centre qui ne représente qu'une minorité d'électeurs. L'une des conditions pour accéder au pouvoir sera de ne pas sortir de cet hyper-centre. Mais la question est : est-ce que les électeurs vont suivre ? La réponse est non s'ils continuent à voter pour des partis contestataires ou s'ils s'abstiennent.

De quoi dépend le succès de cette réforme?

Cette réforme ne servira à rien et sera même néfaste si les instances, qui vont profiter d'un plus grand poids politique, ne bénéficient pas de plus de pouvoirs. Si le Parlement européen continue de ne pas servir à grand-chose et s'il n'y a pas une clarification et un renforcement des pouvoirs de la région, cette réforme sera inutile. Pour éviter de trop fortes inégalités politiques entre les régions, il faudrait aussi repenser le découpage des régions en cinq ou six entités. Je suis convaincu que la région va être l'instance politique qui aura le plus d'importance dans les années à venir en se rapprochant du modèle allemand, italien ou espagnol. Il faudra dès lors trancher sur le sort des départements et des conseils généraux. La poussée politique des régions est un tournant dans l'histoire de notre pays. Pour la région, cette réforme des scrutins va faire date et je suis persuadé que ce sera irréversible.

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