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La machine folle de Bercy

 

La dette s'élève à 17 200 euros par Français

 

La dette publique explose : la commission Pébereau, réunie par Thierry Breton, va rendre un rapport accablant. Le ministre de l'Economie s'inquiète mais n'agit pas


La machine folle de Bercy

 

C'est un hold-up. Sans armes ni violence. Mais son montant est colossal : 850 millions d'euros. Les auteurs de ce méfait : les fonctionnaires du Budget à Bercy ; les victimes : les banques, et plus précisément un fonds de garantie pour le logement social qui couvrait les défaillances d'emprunteurs modestes. Les patrons de banque ont protesté. Ils sont même allés en délégation à Bercy, il y a quelques semaines, réclamer leur magot.

Qu'ils se consolent : ils ne sont pas les premiers à être ainsi dévalisés. Ce dangereux gang n'en est
pas à son coup d'essai. L'année précédente, c'est un fonds de dommage des assureurs qui avait été siphonné. En France, la puissance régalienne n'hésite pas à dérober de l'argent qui ne lui appartient pas pour combler les impasses d'une gestion défaillante. C'est une tradition historique, féodale, pratiquée autrefois par les grands argentiers royaux et que reprennent à leur façon nos fonctionnaires républicains.


Pour Bercy, tous les coups sont permis, car l'Etat en est réduit à racler les fonds de tiroir. Depuis le début du second mandat de Jacques Chirac, ses gouvernements ont accumulé 200 milliards d'euros de déficit.
Un record. La dette explose. Elle atteint 1 067 milliards, soit 17 200 euros par Français ou encore les deux tiers du produit intérieur brut (la richesse dégagée chaque année par la France). Pour la rembourser, il faudrait en théorie que chaque Français y consacre huit mois de travail. Cette catastrophe, tous les gouvernements en sont responsables. Mais Jacques Chirac détient la palme. En dix ans, sous ses deux mandats, la dette a augmenté autant que durant les deux décennies
précédentes.


Affolé, Thierry Breton, locataire de Bercy au moment où le seuil symbolique des 1 000 milliards d'euros est allègrement enfoncé, ne pouvait pas rester inerte. Il a donc confié l'été dernier à un petit
groupe le soin de rédiger un rapport oecuménique faisant le point sur l'endettement de la France. On y trouve des personnalités estampillées à gauche comme Nicole Notat, le député socialiste de l'Isère Didier Migaud ou notre collaborateur Jacques Julliard, et bien sûr une brochette d'anciens hauts fonctionnaires blanchis sous le harnais comme Jacques de Larosière ou Michel Camdessus, tous deux anciens gouverneurs de la Banque de France. Sous la houlette de Michel Pébereau, le président de BNP-Paribas, ce comité a tenu deux ou trois fois par mois des réunions de quatre heures. Ses propositions, qui n'ont pas été rendues publiques, devraient être présentées mi-décembre.


Un chiffre de nature à frapper les esprits a très opportunément « fuité ». La dette publique française totale serait supérieure aux 1 067 milliards officiels fin 2004. Elle atteindrait en fait 2 000 milliards,
soit environ 32 000 euros par habitant. Les experts ont également pris en compte le montant des retraites qu'il faudra payer aux agents de l'Etat et à ceux de la fonction publique territoriale et des hôpitaux (900 milliards au total). Pas de panique quand même. Une partie de ces engagements sont à très long terme. Il n'y aura pas de nouvel impôt pour rembourser la dette publique.


Que compte faire le gouvernement de ces chiffres ? Préparer l'opinion à un virage de la politique économique vers plus de rigueur ? Non, aucun plan secret n'est en préparation. Le ministre veut placer l'endettement au coeur du «débat politique», selon ses mots, pour favoriser une prise de conscience des enjeux. Soit. Mais il donne furieusement l'impression d'être le pyromane qui crie au feu. Que fait-il pour éteindre l'incendie ? Pas grand-chose. S'il juge que «la France vit au-dessus de ses moyens», pourquoi ne serre-t-il pas les boulons lui-même ? Le déficit prévu pour l'an prochain s'élève à 46,8 milliards d'euros. Et encore, Thierry Breton a retenu des hypothèses de croissance économique optimistes (entre 2% et 2,5%), qui enjolivent les recettes du Budget et de la Sécurité sociale.

Si la croissance fléchit, la France risque de franchir le seuil des 3% prévus par Maastricht pour la quatrième année consécutive. Notre pays n'est pas en faillite, mais c'est celui dont la situation financière s'est le plus dégradée depuis dix ans. Certains de nos voisins ont consenti à des efforts constants. Ainsi la Belgique, qui était à la dérive avec un déficit deux fois supérieur au nôtre, dégage désormais des excédents. Chaque année, elle rembourse une partie de sa dette, qui a baissé d'un tiers.
En France, une politique d'expédients pour boucher les trous tient lieu de stratégie économique.

L'énorme programme de privatisation conduit en vingt ans a été gaspillé. Les cessions d'actifs publics ont rapporté près de 80 milliards d'euros, selon Bercy, dont 9 milliards seulement ont servi au désendettement (plus 1,6 milliard pour le Fonds de Réserve des Retraites). Autre exemple : la réduction des effectifs de l'Etat.
Tous les experts recommandent de profiter des départs massifs à la retraite des fonctionnaires dus au baby-boom (environ 70 000 par an).
L'an prochain, 5 300 postes seulement ne seront pas remplacés. Moins qu'en 2005 ! L'Etat ralentit au lieu d'accélérer. Or un fonctionnaire engagé pèse sur les comptes durant toute sa vie active et sa retraite.
Trucs et ficelles comptables abondent pour donner l'impression que le gouvernement tient son cap. Ainsi, il a entrepris d'adosser les régimes de retraite des entreprises publiques (La Poste, la Banque de France...) au régime général. Pas pour les réformer et aligner leurs conditions sur celles des autres Français. Non, l'intérêt de l'Etat est strictement comptable. A chaque fois, ces sociétés versent un chèque de dédommagement qui servira à couvrir les retraites futures : 7,3 milliards pour EDF en 2005 ! Cette mesure ponctuelle permet de réduire artificiellement le déficit mais n'améliore pas la situation d'ensemble.
Charles de Courson, député UDF, spécialiste budgétaire de son parti, qui n'a pas voté le projet de loi de finances, a traqué les artifices de présentation. Il se montre sévère sur le dérapage des dépenses, «une
fuite en avant qui mène au désastre». Les experts de Thierry Breton peuvent donc tirer le signal d'alarme : il faut stopper la croissance continue de la dette. Cette année, les intérêts payés représenteront autant que les recettes de l'impôt sur le revenu. Et comme les étrangers détiennent une bonne partie des créances, envoyez vos chèques à Wall Street.

Thierry Philippon