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Geo-Money 262 : novembre 2001
(De notre envoyé spécial en Russie)
La Russie est en pleine mutation. Ce pays connaît
des réformes économiques majeures. Mais la principale dentre
elles est incontestablement la réforme fiscale qui a vu apparaître
un impôt des personnes physiques linéaire de 13 % et un impôt
des sociétés de 24 %. Cette baisse drastique de la charge
fiscale a eu deux effets immédiats :
une augmentation de 26,2 % de la recette fiscale et une réduction
massive du travail noir.
Parmi les nombreuses personnalités de premier plan que nous avons
rencontrées, le ministre-délégué, Arkady Dvorkovitch,
nous a particulièrement frappé. Cet homme de 29 ans, bardé
de diplômes universitaires russes et américain, représente
la nouvelle Russie. On lira ci-contre son analyse des principales réformes
qui sont en cours dans son pays.
Q. : Comment se porte léconomie russe ?
R. : Au cours des huit premiers mois de 2001, léconomie russe
a connu une croissance de 6%. Cest certes moins quen 2000
où elle avait été de 8%. Mais cela reste le meilleur
chiffre de léconomie mondiale qui, au même moment,
commençait à connaître une forte récession.
Quant à lendettement de la Russie, il est passé de
140% à 70% en trois ans.
Depuis deux exercices, notre pays a présenté un budget excédentaire,
après quinze années de déficit continu. Quant au
niveau de pauvreté, de 1998 à aujourdhui, il est passé
de 35% à 25%. Bien sûr, ce chiffre reste encore très
élevé mais on voit quune dynamique est là.
Q. : A quoi est due cette heureuse évolution ?
R. : A plusieurs facteurs. Il y a eu dabord la dévaluation
qui a soutenu les exportations. Ensuite, notre économie a profité
du cours du pétrole qui a été particulièrement
élevé. Toutes choses qui ont pesé tout à fait
favorablement sur les rentrées fiscales et sur la balance commerciale.
Dautre part, la mise sur pied dun nouveau programme daction
en 2000 a soutenu la croissance.
Q. : En quoi est-il «nouveau» ?
R. : Dabord parce quil a été
mis en uvre.
Contrairement à pas mal de ses prédécesseurs qui
sont restés dans les cartons ! Ensuite, parce quil ne pas
sagit dactions isolées mais dun programme complet
qui embrasse tous les aspects : économiques, sociaux et politiques.
Il y a donc eu une volonté de ne pas dissocier les actions les
unes des autres.
Dautre part, la stratégie du nouveau gouvernement se distingue
par son homogénéité. Il y a certes un large débat
interne avant de prendre les décisions mais, une fois quelles
sont déterminées, on sy tient. Pour autant, cela ne
se fait pas toujours sans difficultés, ni même parfois sans
quelques heurts.
Un train de réformes
Grâce à cette méthode de travail,
au cours de la session printanière de la Douma(1), une vingtaine
de lois ont été votées. Elles changent fondamentalement
le paysage économique de la Russie. Je pense dabord au Codex
des terres qui rend leur achat et leur vente plus facile. Néanmoins,
il faut constater quil ne touche pas à lancienne structure
agricole. Une loi supplémentaire devra être votée
lannée prochaine pour évoluer dans ce domaine. Mais
là se pose un problème politique, dans la mesure où
les communistes et les agrariens sont opposés à une réforme
foncière de grande envergure.
Ensuite, le gouvernement sest attaché à entamer une
très forte débureaucratisation. Les nouvelles lois ont une
portée directe qui empêche que les fonctionnaires puissent
les interpréter à leur guise. De surcroît, elles sont
soumises à un contrôle externe. Ceci pour éviter que
lon puisse élever des barrières.
Un autre point important a été loctroi des licences.
Dans ce domaine, les débats ont été plus importants
à lintérieur même du gouvernement quau
parlement. En effet, certains lobbies et administrations souhaitaient
pouvoir continuer à monnayer leurs services. Ce qui était
évidemment inacceptable et devait être fondamentalement changé.
De surcroît, lors de lélaboration de la loi sur les
licences, chaque ministère voulait sa part du gâteau. Néanmoins,
aujourdhui, il ne reste plus que 104 domaines où des licences
sont nécessaires. Et, dans la plupart cas, il sagit de secteurs
touchant à la sécurité nationale. On aurait pu arriver
à un chiffre encore plus bas mais cela aurait été
difficile et lacquis nest déjà pas négligeable.
Un autre point de conflit a été le problème des monopoles.
Notamment en ce qui concerne les matières premières, lélectricité,
les chemins de fer, etc. Là, les acteurs économiques sont
aussi intervenus, élargissant le débat bien au delà
du traditionnel dialogue entre le président et le parlement.
Les restructurations des grandes entreprises ont posé des problèmes
venant non seulement de groupes économiques mais aussi de certaines
régions qui souhaitaient conserver leurs avantages acquis. Et on
a même assisté à une collusion entre certains monopoles
et des dirigeants locaux qui avaient des intérêts liés.
Mais tout cela na pas empêché la poursuite des réformes.
En ce qui concerne lavenir, il convient non seulement de poursuivre
la réalisation des réformes en cours mais den faire
de nouvelles.
Une réforme fiscale révolutionnaire
Q. : Pour les Occidentaux, la réforme fiscale
russe ressemble à une vraie révolution
R. : Cest normal. La principale réforme déjà
réalisée est la réforme fiscale. Et son succès
nous a étonnés nous-mêmes.
Quand on a proposé la création dun impôt des
personnes physiques linéaire à 13%, beaucoup dobservateurs
ont considéré que la chose était impossible. Pourtant,
cela a été fait et avec un extraordinaire résultat
puisque cette réforme a engendré, pour le premier trimestre
2001, une rentrée fiscale supérieure de 24 % par rapport
à la même période de lannée précédente
et de 26,2 % pour le premier semestre de cette année. On voit donc
que cette réforme a été bien accueillie par la population
et a été très favorable pour le Trésor.
De surcroît, elle a eu des conséquences sociales très
intéressantes, puisquelle a entraîné une réduction
drastique du travail noir.
Quant à limpôt des sociétés, il est passé
de 35 à 24%. En échange de quoi, on a supprimé tous
les avantages annexes et en particulier les régimes de faveur.
Lobjectif, tant de la réforme de limpôt des personnes
physiques que de celui des sociétés, était de supprimer
un système qui décourageait le travail. Cest dailleurs
pour cela que, dans lensemble des réformes réalisées
en Russie, celle de la fiscalité a été considérée
comme prioritaire.
Retraite par capitalisation
Maintenant, nous nous attaquons au problème de
la réforme fondamentale des régimes des retraites. On observera
quen cette matière la Russie est pionnière. Nous allons
créer une caisse de pension, basée sur un fonds où
chacun cotisera. Le nouveau système permettra à chacun dassurer
sa pension et de ne plus être dépendant dun système
où les actifs paient pour les retraités.
En effet, du fait de lévolution démographique, ce
système ne pourra pas durer et connaîtra ses limites dans
dix à quinze ans, au grand maximum. Si lon ne veut pas que
les personnes âgées soient dans la misère à
ce moment là, cest dès maintenant quil faut
prendre les mesures qui simposent. On aura donc un fonds fiduciaire
pour les cotisants.
Evidemment, cela exige une bonne conjoncture et une marge de temps de
cinq à sept ans. Mais si on nagit pas vite, après,
ce sera trop tard.
Concilier rigueur budgétaire et réformes
Q : Quelles seront les conséquences budgétaires
de toutes ces réformes ?
R. : Le plus difficile pour nous consiste à concilier budget et
réformes. Car des économies doivent être maintenues
si lon veut continuer à disposer de budgets en équilibre
ou en boni. Et il est des secteurs, comme la justice par exemple, où
des efforts doivent être consentis. Dautre part, le budget
ne relève pas de la seule autorité du gouvernement mais
aussi de celle des députés. Et lon sait que chacun
dentre eux pense avant tout à sa réélection.
De ce fait, ils cherchent à faire plaisir à leurs électeurs
et à éviter des législations impopulaires ou mal
interprétées. Pour éviter des affrontements inutiles
nous concentrons nos efforts sur ce qui est le plus productif. La solution
est compliquée et exige des dépenses à long terme.
Et il est évident que si le prix du pétrole continue à
chuter, la Russie devra réduire ses ambitions en matière
économique. Néanmoins, nous avons budgété
le prix du baril à 18,5 $, ce qui nous donne encore
de la marge.
Une idée qui germe pour linstant à Moscou consiste
à investir les excédents et les bénéfices
dans des entreprises de transformation.
Moduler limpôt sur le pétrole en fonction
du cours
Dautre part, les réformes fiscales déjà
évoquées vont permettre de voir beaucoup plus clair dans
la situation de lindustrie pétrolière russe. Des surplus
fiscaux devraient pouvoir être dégagés grâce
à la suppression dune grande partie des fraudes. De plus,
la disparition des anciens systèmes de détaxation devrait
également permettre une augmentation de la recette dans ce secteur.
Et, dans tous les cas, de disposer dune vraie clarté fiscale.
Lidée qui court à Moscou est de moduler limpôt
sur le pétrole. Celui-ci serait élevé en cas de hausse
du cours de lor noir et baisserait quand ce dernier se tasserait.
Ainsi, on protégerait la compétitivité et la possibilité
dinvestissements de lindustrie pétrolière russe,
tout en ayant une situation fiscale claire.
Le secteur de laviation devrait également être complètement
revitalisé, lannée prochaine.
Une autre idée à développer est la redistribution
des moyens via une chaîne technologique. En effet, tant lindustrie
du pétrole que celle de laviation pourraient soutenir dautres
secteurs industriels en leur passant des commandes. Mais cela implique
que ces derniers disposent aussi de technologies nouvelles et performantes.
Ce qui fait partie des projets de modernisation du gouvernement. On pourrait
même envisager, dans le cadre dune privatisation, des achats
dactions croisés. Un exemple : on imagine des sidérurgistes
acquérant des participations dans des entreprises produisant des
voitures ou des camions.
Q. : Lampleur des projets ninduit-elle pas
un risque inflationniste ?
R. : Bien sûr, toutes ces réformes impliquent un petit risque
inflationniste que je situe entre 10 et 12%. Ce qui nest pas grave
dans une période de restructuration aussi importante. Mais, pour
que cette dernière soit efficace, il faut aussi lui donner du temps.
Nous lévaluons entre cinq et sept ans.
Q. : On évoque souvent le problème de la
fuite des capitaux en Russie
Ce problème doit être vu avec une certaine prudence. Les
avis étant partagés en cette matière. Quand on constate
des achats massifs de devises, cela ne veut pas dire quautomatiquement
elles partent à létranger. Cela peut aussi être
la preuve dun accroissement des actifs des résidents russes.
En clair, de simples achats de dollars par des citoyens russes. Et on
constate dailleurs quune bonne partie de cet argent est réinvesti
dans léconomie de notre pays.
Reste le problème de l«économie grise».
Il sagit de largent gagné honnêtement mais sur
lequel on na pas payé dimpôts. Si nous avons
une volonté absolue de lutter contre le flux des capitaux mafieux,
il pourrait peut-être opportun de se montrer tolérant à
légard de «largent gris» réinjecté
dans léconomie russe qui en a besoin.
Attirer les investisseurs étrangers
Dautre part, plus mes compatriotes investiront
chez eux, plus ils attireront les investisseurs étrangers. En effet,
ces derniers nauront confiance que si les nationaux lont aussi.
Et leur donnent lexemple
Une des priorités du président Poutine est dessayer
de montrer que la Russie peut être un pays attractif pour les investisseurs
étrangers et que les réformes vont dans ce sens. Il sagit
de prouver que le pays est attirant et disposé à accepter
et à encourager leur arrivée. La Russie nest dailleurs
pas du tout opposée à la création dune zone
de libre-échange entre elle et lEurope occidentale. Mais
pas à nimporte quel prix. Il faut en effet quil y ait
des efforts des deux côtés. Cest ce que nous appelons
la nécessité du bilatéralisme. Dans tous les cas,
il est clair que la volonté de lactuel gouvernement est de
permettre à la Russie de devenir un acteur à part entière
de léconomie occidentale.
(Propos recueillis à Moscou par Jacques Offergeld)
(1) Parlement russe
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