RETOUR


Le contrat saoudien qui oppose M. Chirac à M. Sarkozy


LE MONDE | 14.04.04 | 13h38 • MIS A JOUR LE 14.04.04 | 14h36
A la mi-décembre, l'Elysée a dépossédé le ministère de l'intérieur d'un projet de fourniture d'équipements de surveillance des frontières à l'Arabie saoudite, pour imposer son propre réseau. Le chef de l'Etat et le ministre se soupçonnent mutuellement d'arrière-pensées financières.
L'affrontement dure secrètement depuis des mois. Il oppose, une fois encore, le président de la République au plus puissant de ses ministres, Nicolas Sarkozy. Mais son théâtre n'est plus, cette fois, la politique intérieure, avec ses jeux partisans et ses rivalités d'ambitions.


C'est une guerre de position tenace, où la méfiance réciproque se nourrit des pires suspicions, à la confluence de la haute diplomatie, des intérêts financiers et du secret-défense. Son enjeu est lointain, mais colossal : un contrat d'équipements de sécurité en cours de négociation entre la France et l'Arabie saoudite, dont le montant est estimé à 7 milliards d'euros. Ses arrière-plans, eux, constituent l'envers du décor d'un duel très apparent, mais dont la violence cachée laisse médusés ceux qui en sont les - rares - témoins.

La crise s'est nouée le 12 décembre 2003, lorsqu'un ordre venu de l'Elysée a contraint M. Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, à renoncer in extremis au voyage qui devait le conduire à Riyad, où il espérait conclure un accord définitif avec son homologue, le prince Naïef Ben Abdel Aziz, sur la fourniture au royaume saoudien d'un système de surveillance de ses frontières. Le veto personnel de M. Chirac imposait, surtout, à M. Sarkozy de se dessaisir du dossier au profit de l'entourage présidentiel. Le propre conseiller diplomatique du chef de l'Etat, Maurice Gourdault-Montagne, exerçait, dès lors, une tutelle directe sur tous les intervenants français de la négociation - dont le leader industriel est le groupe d'électronique Thales. A compter de cette date, le ministère de l'intérieur, interlocuteur naturel des Saoudiens depuis l'origine du projet (initié en 1994 par Charles Pasqua, sous le gouvernement Balladur), a été tenu à l'écart - en tout cas jusqu'à ce que Dominique de Villepin y succède à M. Sarkozy.

SOUPÇONS

Aucune explication officielle n'est venue justifier ce dessaisissement soudain, puisque l'ensemble de la procédure franco-saoudienne - baptisée du nom de code "Miksa" - est frappé du sceau de la plus haute confidentialité. Sollicitée par Le Monde, la présidence de la République a néanmoins indiqué avoir répondu à "une demande des dirigeants saoudiens", qui auraient exigé que l'accord soit signé "d'Etat à Etat" et par "la plus haute autorité" française. Le message aurait été transmis à M. Chirac par le prince héritier d'Arabie saoudite, Abdallah Ben Abdel Aziz, lors d'un entretien téléphonique, le 30 novembre 2003.

L'entourage du chef de l'Etat invoque, en outre, l'opposition formelle qu'aurait exprimée le prince Abdallah, actuel régent du royaume, au "versement de toute commission" dans cette affaire, suggérant ainsi que le respect de cette prescription nécessitait la mise hors jeu de M. Sarkozy et des siens. En clair : l'Elysée jugeait que le montage juridique et financier préparé par le ministère de l'intérieur n'offrait pas toutes les garanties de transparence. Certains protagonistes et observateurs de la négociation, revendiquant leur proximité avec la présidence, émettent crûment le soupçon de "dérivations financières" qu'aurait pu dissimuler le contrat saoudien - le dispositif initial, conçu sous l'égide du groupe Thales, ayant prévu d'importantes commissions, destinées à des "intermédiaires" impossibles à contrôler...

Parfaitement informé de ces suspicions, l'entourage du nouveau ministre de l'économie les repousse avec vigueur, ne s'attribuant qu'un rôle de "facilitateur" du marché, grâce à des "contacts" auprès du ministre de l'intérieur de Riyad, le prince Naïef. Au mois de décembre, ce dernier avait reçu le plus proche conseiller de M. Sarkozy, le député européen (UMP) Brice Hortefeux, quelques mois après que son fils, le prince Ahmed, eut rencontré, dans la capitale saoudienne, à la fin de l'été, le directeur du cabinet du ministre français Claude Guéant. L'Elysée, qui avait eu connaissance par des sources non officielles de ces déplacements - et d'au moins un autre voyage de M. Hortefeux à Riyad -, s'était ému d'une implication aussi personnelle des deux principaux confidents de M. Sarkozy.

Considéré auprès de M. Chirac comme l'homme des missions de confiance, M. Gourdault-Montagne les a, depuis, marginalisés. "C'est à lui que je dois rendre compte des informations relatives au dossier "Miksa"", a confirmé au Monde M. Guéant. Coordinateur du projet depuis dix ans, le PDG de Thales International, Jean-Paul Perrier, a reçu la même consigne. Instruction a aussi été donnée de tenir à distance de l'affaire le secrétaire général du groupe d'électronique, Alexandre de Juniac, qui fut membre du cabinet de M. Sarkozy au ministère du budget il y a dix ans, et qui lui serait resté fidèle.

RÉSEAU CONTRE RÉSEAU

Dans le même esprit, la société Civipol-Conseil, émanation du ministère de l'intérieur et que ce dernier avait placée au cœur du dispositif, en a été écartée sans ménagement. A sa place, les hommes du président ont imposé la Société française d'exportation de systèmes avancés (Sofresa), bureau d'études traditionnellement lié au ministère de la défense et voué aux contrats franco-saoudiens, dont le dirigeant, Michel Mazens, est un spécialiste des questions d'armement, proche de l'Elysée. C'est à lui qu'incombent désormais les discussions directes avec les autorités saoudiennes.

A Riyad comme à Paris, il traite à présent avec l'entourage du prince Abdallah et ses émissaires - comme le ministre des affaires étrangères, Saoud Al Fayçal, qui s'est discrètement rendu à Paris la semaine dernière. Ainsi, entre les deux capitales, c'est un réseau entier qui s'est substitué à un autre.

Prenant acte de leur dépossession, les proches de M. Sarkozy n'hésitent pas à renvoyer vers l'Elysée ses propres soupçons, soulignant que la présidence de la République s'est assuré, dans cet ordonnancement inédit, la haute main sur le plus gros marché de matériels sensibles actuellement négocié par l'industrie française, hors le contrôle du gouvernement. Ils estiment aussi que l'intervention de l'Elysée a retardé la conclusion du projet, toujours suspendu à une acceptation officielle du prince Abdallah - annoncée au mois de février sous la forme d'une lettre qui n'est jamais arrivée à Paris.

Crédité par tous les protagonistes d'une réputation d'intégrité et de formalisme, M. Gourdault-Montagne s'est engagé, lui, à faire respecter la directive prêtée aux Saoudiens de proscrire le versement de commissions. Mais à en croire plusieurs témoins, la mise au ban des équipes de M. Sarkozy a coïncidé, au début de l'année, avec certaines tentatives du groupe industriel et financier du premier ministre libanais, Rafic Hariri, dont les relations personnelles avec M. Chirac sont notoires, de s'immiscer dans le projet - soit via l'une des banques qu'il contrôle, soit par sa société de travaux publics en Arabie saoudite. Ces initiatives seraient, à ce jour, restées infructueuses.

Furieux d'avoir été évincé, M. Sarkozy a refusé, quant à lui, de se rendre à Riyad pour signer, le moment venu, le protocole d'accord au nom de la France, comme M. Chirac le lui a demandé au cours d'un de leurs tête-à-tête réguliers, le 14 janvier. M. de Villepin lui ayant succédé depuis lors, c'est avec un ministre de l'intérieur investi de la confiance présidentielle que le projet "Miksa" pourrait enfin se dénouer. Le prince Abdallah est en effet attendu à Paris au début du mois de mai. Sa visite pourrait sceller un happy end diplomatique et industriel, qui laissera néanmoins des traces au sommet de l'Etat.

Hervé Gattegno


--------------------------------------------------------------------------------

Un marché sensible de 7 milliards d'euros


Les industriels français l'appellent simplement "Miksa". En Arabie saoudite, sa dénomination officielle est : The Saudi Border Guard Development Program Miksa. Ce projet colossal de fourniture d'équipements de surveillance au royaume saoudien est estimé à 7 milliards d'euros sur une durée de douze ans. Il prévoit notamment la vente d'un réseau de télécommunication Acropole (conçu par le ministère de l'intérieur pour la police française), d'avions de reconnaissance et d'une vingtaine d'hélicoptères. Le système organiserait la protection des 5 000 kilomètres de frontières de l'Arabie saoudite (principalement celles qui la séparent de l'Irak et du Yémen), grâce à 225 radars détectant toute intrusion par la terre, l'air ou la mer, et capables d'alerter instantanément, par satellite, un QG situé à Riyad, la capitale. Outre la construction de ce bâtiment principal, le projet prévoit l'édification de 400 postes-frontière, de casernes susceptibles d'accueillir 20 000 hommes et de centres de surveillance régionaux.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.04.04