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Je suis allé à la poste...

 

 

Je suis allé à la poste. Pour poster. Mal m'en prit. Une petite poste de quartier, pas bien belle (Pompidou-pailleron rectifiée Giscard d'amiante) mais bien vaillante et qui rend service quand même.
Un guichet, je compte dix-sept personnes à travers la vitre.
Si.
Contre toutes les habitudes du lieu, habituellement hanté en fin d'après-midi par quelques retraités du quartier. Le premier moment d'effroi passé, la porte d'entrée poussée dans les mollets du dernier de la file, je décompte les doublons. Deux. On tombe de dix-sept à quinze.

Ceux qui viennent pour poster, on les repère : ils ont des enveloppes dans les mains. Ceux qui viennent retirer des recommandés ont des petits papiers jaunes, blancs et administratifs. J'ai l'oeil et la pratique. J'en compte trois.
Le reste se passe loin devant, au guichet, dans des murmures indistincts, des tintements de pièces qu'on reconnaît. L'euro c'est d'abord un bruit : les pièces d'occupation ne font pas du tout le même bruit que les pièces en honnête argent de chrétien. Elles font un bruit moins mat, plus toc.

Un quart d'heure plus tard, je suis assez près du guichet pour entendre : ils viennent changer des francs en euros. Tout un peuple de petits épargnants pris par l'angoisse de voir ses économies dans une monnaie qui sombre et qui vient changer, qui converge vers la Poste. Je n'avais guère vu ça qu'en Corrèze au tout début de l'année quand les détenteurs de livret de caisse d'épargne venaient faire mettre les intérêts. On sent le même empressement, mais en plus angoissé.
Il y en a aussi qui font des opérations mystérieuses, il déposent des francs pour mettre des euros sur un compte et les faire aussitôt passer sur un autre avant de les renvoyer sur leur livret, de faire voltiger en doubles vrilles les billets, sauter périlleusement les piécettes, ni vu ni connu je t'embrouille et tu attends pendant tout ce temps. Le téléphone à côté du postier sonne : « Oui madame... non madame... non, on n'a pas de grosses coupures, on commence à 100 euros... non... dans les banques ils ont des grosses coupures, mais nous on n'en a pas... je ne sais pas pourquoi... voyez avec votre banque... ah bon, vous êtes à la Poste ?... non on ne sait pas quand on en aura... au revoir madame. »

Je suis à 22 minutes d'attente quand c'est mon tour. Ces rats de postiers en ont profité pour faire sournoisement passer le prix de la lettre un peu lourde à 4F53 au lieu de 4F50... pour le colissimo je ne sais pas, mais je subodore la même arnaque.

Une fois sorti, je regarde les pièces qu'on m'a rendue en Reichmonnaie d'occupation : quand on les regarde bien, les plus petites s'oxydent très vite.. Une toute neuve que le postier vient de me donner a déjà un point un peu plus sombre... je ressors de ma poche les autres, pour comparer.
Marianne a la face toute mangée. Un truc bizarre qui s'attaquerait aux pièces, une espèce de rongeasse... ça mange la joue de Marianne, ça lui creuse le nez, la décompose, bientôt on lui verra les dents sous les lèvres putrides. L'argent n'a pas.. ce qu'on dit... mais l'euro dégage comme des visions méphytiques, des cauchemars d'économe-légiste... J'ai froid dans le dos en pensant à cette petite dame si vieille, si fragile, toute recroquevillée qui était un peu avant moi dans la queue et qui a regardé ses pièces de si près en s'éloignant du guichet.
Si proche de la mort elle même, elle a dû y voir des stades de décomposition monétaire dont je n'ai pas idée.

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Le schtroumpf du roi