RETOUR

«On paie en euros, mais on compte encore en francs»

L'analyse de Jean-Michel Servet, sociologue à l'IRD:

«La crise qui secoue
le milieu médical et
qui se focalise sur la
rémunération des
actes peut être
considérée comme un
sous-produit du
passage à l'euro.»

Jean-Michel Servet, directeur de recherche à l'Institut de recherches pour le développement (IRD, ex-Orstom), est un spécialiste de l'étude des liens sociaux et de l'exclusion. Il a fait partie d'un groupe d'experts consultés par la Commission européenne pour préparer le passage à l'euro.

De l'avis général, la transition du franc vers l'euro est un
succès. Partagez-vous cette opinion?

Il faut être prudent. Il faut distinguer la monnaie dans laquelle on paie et celle dans laquelle on compte. De fait, l'euro s'est imposé très vite comme moyen de paiement. Le basculement a été très court. C'est inconfortable de vivre avec deux monnaies dans la poche. Les gens sont très vite passés à l'euro. Ils en ont même rajouté! Pour ne pas paraître idiots en manipulant la nouvelle monnaie, ils ne recomptent même pas la monnaie. Ils font savoir ainsi qu'ils s'installent dans la
modernité. Mieux, une majorité s'amuse.

Alors tout va bien?

Seule une petite partie du chemin a été parcourue. Les gens paient en euros, mais ils ne l'ont pas adopté comme unité de compte. Le processus est bien plus long et complexe que ce qu'on avait imaginé.
Cela peut prendre dix, voire vingt ans. D'ailleurs, les pouvoirs publics restent prudents: ils n'ont pas prévu pour l'instant de terme au double affichage. Les consommateurs décideront. Tant qu'ils en auront besoin, les commerçants continueront d'afficher le franc.

Pourquoi vingt ans?

Une société peut vivre très longtemps, en réglant dans une monnaie et en raisonnant dans une autre. Qu'on connaisse très vite le prix du kilo de carottes et de la botte de poireaux ne veut pas dire que c'est gagné! A la fin du XVIIIe, on comptait en livres, en sous et en deniers, mais on payait avec ce qu'on avait sous la main. En utilisant donc un système complètement différent. En Grande-Bretagne, jusqu'à la fin des années 60, on fixait encore le prix des articles de luxe en guinées, alors qu'on payait en livres. Les guinées, en tant que pièces, ne circulaient plus depuis cent cinquante ans! Cette coexistence d'une unité de compte et d'un moyen de paiement a duré pendant des siècles dans les pays européens. Encore aujourd'hui, quand les gens s'expriment en patois dans les provinces françaises, ils se réfèrent aux «journaux» pour parler de la valeur de la terre ou aux
«barriques» pour mesurer le vin. Alors que les unités de mesures ont été supprimées il y a deux siècles, et que la France était passée depuis plusieurs années au système décimal. Au point qu'il a fallu l'intervention des gendarmes, sous la Monarchie de Juillet, pour imposer le litre et le mètre...

Le passage forcé à l'euro a-t-il provoqué des réactions
comparables?

Dans un premier temps, les observateurs ont estimé que tout cela relevait de la matérialité et de l'esprit pratique. C'est trop simple. La crise qui secoue les milieux médicaux et qui se focalise sur la
rémunération des actes, peut être considérée comme un sous-produit du passage à l'euro. De nombreux secteurs pourraient craquer à leur tour. Parce que le passage à une nouvelle unité de compte fait surgir toute une série de questions sur la dette collective, le vivre ensemble, le partage des richesses... Les gens n'estiment pas encore (au sens où ils ne savent pas encore ce qu'elle vaut) la nouvelle monnaie. Et les premiers qui craquent sont ceux qui sont payés de la main à la main,
en liquide. Un changement de monnaie, c'est aussi un moment où l'on s'interroge sur le rôle de l'Etat, ou encore sur celui de la protection sociale.

Quelle analyse faites-vous de la variété des réactions? Sentez-vous du
mépris ou du refus?

Pas du tout. Ainsi, les portes et les fenêtres sur les billets, qui ne renvoient à aucun symbole national, sont très positivement perçues dans les foyers d'immigration récente. Ils disent: «C'est bien, c'est un monde ouvert.» De même les gens âgés, pour lesquels le changement de monnaie représente un coût, une fatigue que l'on subit, acceptent facilement l'euro parce que c'est un don fait aux générations futures, un gage pour l'avenir. Le clivage va se faire davantage entre les gens qui peuvent gérer la nouveauté et les autres, plus pessimistes. Les ménages modestes ont, eux, aussi plus de difficulté pour gérer la nouvelle monnaie, parce qu'ils n'ont pas le droit à l'erreur.

Lire l'article d'origine sur le site de Libération