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Par Grégoire BISEAU
vendredi 30 juillet 2004 (Liberation - 06:00)
Voilà qui devrait agiter un peu plus le spectre de la désindustrialisation
de la Vieille Europe et donc de la France. Qu'un champion national (en
l'occurrence Thomson) apporte ses usines pour aider le géant chinois
TCL à accéder au club
restreint des numéros 1 mondiaux a de quoi inquiéter. Ainsi,
la lutte serait tellement inégale qu'il n'y aurait, pour un groupe
industriel, pas d'autre issue que la capitulation : vendre ses sites de
fabrication, se repositionner dans le métier de
conception et serrer les fesses. Ainsi, le rêve de Serge Tchuruk,
patron d'Alcatel, de transformer son entreprise en «groupe sans
usines» serait en train de devenir un horizon indépassable
pour l'industrie occidentale. Hier, l'équipementier télécoms
a d'ailleurs confirmé un retour à des bénéfices
trimestriels après plusieurs années de pertes et la suppression
de 60 000 emplois en quatre ans. Comme pour légitimer un peu plus
sa stratégie, Tchuruk a expliqué que son activité
de fabrication de téléphones portables continuait à
perdre de l'argent, mais plus pour très longtemps.
Avant la fin de l'année, elle sera vendue à l'incontournable
TCL, contre une participation minoritaire au capital d'une coentreprise.
Exactement selon la même recette que Thomson.
Pour les plus optimistes, les futurs revenus de la classe
moyenne chinoise permettront aux produits à plus forte valeur ajoutée
made in France de trouver de nouveaux clients. Même si le déficit
commercial entre la France et la Chine se
détériore légèrement depuis cinq ans, les
exportations françaises vers Pékin sont reparties à
la hausse depuis 2002, pour atteindre un pic historique en 2004 (1). La
division internationale du travail ne devrait donc pas nous tuer, elle
nous
condamnerait juste à l'innovation. Pour reprendre le cas d'école
de Thomson, la direction du groupe explique que la France aurait même
quelque chose à gagner à son mariage avec TCL.
Dorénavant, son usine d'Angers (900 personnes), qui, elle, restera
française, pourra se spécialiser dans la fabrication de
composants à haute valeur ajoutée pour les écrans
plats et fournir TCL.
Fatalité. A cette vision heureuse de la mondialisation
on peut objecter que, demain, le groupe chinois sera à même
de concevoir et produire les mêmes composants que ceux de l'usine
d'Angers, mais pour beaucoup moins cher.
Et personne ne pourra s'opposer à ce qu'il cesse de s'approvisionner
en France. Ainsi, une certaine fatalité gagnerait nos patrons.
«Les industriels français pensent maintenant qu'il n'y a
plus grand-chose à faire pour résister à ces mouvements
de transfert de compétences vers la Chine ou l'Inde», estime
Pierre-Noël Giraud, professeur à l'Ecole nationale supérieure
des
mines de Paris. Et si l'on en croit l'économiste en chef de la
Caisse des dépôts, Patrick Artus, l'économie française
n'en a rien de bon à attendre.
Le mouvement de désindustrialisation peut «déformer
les économies vers des secteurs protégés à
faible productivité, donc réduire notre croissance potentielle
et notre capacité à attirer de nouveaux investissements
étrangers», écrit-il (1).
Résister. On peut se rassurer en se rappelant
que le français Sagem, numéro 1 des ventes de téléphones
portables, continue de produire en Bretagne dans une usine ultramoderne
(Libération du 6 juillet). Que l'industrie automobile française
n'a jamais été aussi compétitive qu'aujourd'hui.
Et que tout cela n'est peut-être qu'une mauvaise passe. «Dans
vingt ans, les salaires chinois auront beaucoup grimpé. Cela plaide
pour continuer à résister le plus longtemps possible aux
délocalisations.
Car une fois que le savoir-faire est parti, c'est impossible de le faire
revenir», prévient Pierre-Noël Giraud.
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